on 16 juin 2026J’étais à la fête de l’Ehpad cet après-midi — et ça décoiffe
(Image ci-contre : je n’ai pas pu m’empêcher de prendre subrepticement cette photographie en attendant l’ascenseur).
Cet après-midi à 15h, je me suis rendu à la fête de l’été de l’EHPAD où demeure ma mère de 86 ans depuis février dernier. C’était vraiment pour lui faire plaisir — on ne se mêle pas à un contingent de valétudinaires comme cela, faut être quand même semblable, contraint, gérontophile ou du métier, — et puis pour continuer d’appréhender l’établissement (*) — parce que si elle tient le coup encore quelques décennies je pourrai peut-être intriguer pour plus tard reprendre sa piaule à mon tour, en façon de piston.
Car ainsi est le cours de la vie de la condition humaine de la nature généreuse.
Dans la salle principale il y avait une soixantaine de résident(e)s (ils sont 73 dont un nombre que j’ignore qui loge dans une aile satellite car ils ont perdu la liaison avec la Terre) et moins d’une dizaine de personnes des « familles ». On reconnaît les « familles », car plus jeunes, elles n’ont pas de déambulateurs — lesquels pour l’occasion sont garés dans le hall comme des chariots de supermarchés —, supportent à deux mains leurs « proches » et ont des regards de compréhension furtifs quand elles vous aperçoivent tenant la main de votre propre ascendant qui flippe au moindre pas.
La fête consistait à écouter chanter et jouer de l’accordéon une artiste qui écume les établissements de la région et le précise en introduction : demain elle sera à La Roche-sur-Yon, à Nantes, dans plusieurs bleds du Maine-et-Loire — bref une vraie tournée de professionnelle de la profession. Vous êtes prévenus, ce ne sera pas de la gnognotte.
La fête de l’été devant des spectatrices (80% de femmes, les hommes se sont démerdés pour mourir avant, ces lâches) calées en fauteuil roulant ou statiques sur leur chaise par absence de canne, de déambulateur ou d’énergie pour se lever, a duré deux heures (goûter indispensable compris) : on a bénéficié de tango, de marche, de java, on a eu la visite de Michel Delpech, de Serge Lama, de Gainsbourg (Eh oui ! : Couleur café), de Piaf, d’Yvette Horner, d’Aznavour… J’en oublie beaucoup : soit une playlist adaptée à l’auditorat pour qu’il tape dans les mains et braille les couplets. C’était toutefois très bon enfant, chaleureux et sympathique. L’artiste soit dit en passant est aussi douée en multiplication des pains et des canards, mais comme il y a un taux d’appareils auditifs frôlant le 90% dans la salle (j’ai retiré les « familles » pour mon pourcentage, ou alors c’est pas de bol pour elles, c’est un peu tôt) qui produisent de l’écho et de la distorsion, ça passe crème.
De nombreuses fois l’assistance a été invitée à danser comme si tout le monde avait encore des jambes et non pas des roues. Ma mère extatique et déchaînée m’a chopé pour un tango et une java musette et je déteste ça, mais je suis un bon fils et elle pourra frimer puisque j’ai été le seul à le faire. Les deux trois qui se sont aventurés spontanément à venir secouer leur hanche en titane étaient des pensionnaires satellitaires et on les a vite encadrés avant qu’ils ne perdent leur ellipse orbitale — d’ailleurs il a fallu en rattraper qui filaient comme déviés par un laser russe vers la salle du restaurant alors que ce n’était pas encore l’heure de tacher les bavoirs. À propos de canards : il y a eu une tentative de danse desdits en file indienne selon une composition dite en sandwich : une dame de service, une résidente, une infirmière, une résidente, une infirmière, une résidente, une dame de service, etc. pour le maintien à l’équilibre, et que ça ne se barre pas en live dans l’assistance assise, voire sur certaines endormies.
La figure de l’artiste au talent relatif en maison de retraite — telle celle jadis des ex-chanteurs, ex-animateurs TV, ex-clowns de Club Med dans les allées de galeries commerciales — est un trope déjà bien labouré, au cinéma surtout, qui convoque l’attendrissement, le pathétique, sinon la tristesse. On regarde la personne, très sincère qui se démène comme cet après-midi pour réussir son show, avec néanmoins une pointe de perplexité. Des interrogations surtout : c’était quoi auparavant sa vie, ses ambitions artistiques, son parcours ? Comment vit-elle son activité ? Et tout ce matos (clavier, enceintes, synthétiseur, table de mixage, câbles) à trimballer, c’est quand même fastidieux, et par là, désenchantant, non ?
Il m’est arrivé moi-même de donner il y a une dizaine d’années des ateliers d’écriture dans une résidence senior (où les participant-es étaient cela étant beaucoup moins liquides). Je me suis moi-même donné à donf, aussi je me garderai bien de juger ou de ricaner. Toutefois, dans mon cas d’auteur en fin de carrière qu’on n’édite ni ne lit plus, on a tendance à se comparer entre deux musettes désaccordées. On se fait un rapide bilan. On donne dans l’introspectif légèrement angoissé. On se dit qu’on ne sera certes pas sur l’estrade, mais bientôt soi-même dans la salle et des couches à taper dans les mains sur une reprise à l’accordéon de Wonderwall d‘Oasis.
Car ainsi est le cours de la vie de la condition humaine de la nature généreuse, — mais ça fait chier tout de même.
Alors, quelle leçon tirer de l’expérience vécue cet après-midi ? Je ne sais pas : rien peut-être. Ou seulement suggérer que la chanson Les Démons de Minuit, c’est peut-être plus baloche qu’EHPAD.
J’y réfléchirai lors de ma prochaine insomnie.
(*) Établissement qui est excellent, à vrai dire, et c’est un vrai coup de chance, je pense. Ma mère qui a attendu 7 mois que son dossier sur le ParcoursSup des vieux (Via trajectoire) ne cesse de dire qu’elle y est heureuse et alors qu’elle était dépressive, est depuis rayonnante. Elle même repris 800 gr — sur 43 kilos squelettiques, c’est un ratio encourageant.) : encadrement top, directeur jeune, créatif et très concerné, équipe aux petits soins et abondante, infirmières excellentes et attentives, activités chaque jour dont sorties cinéma et spectacles, animatrice sur-dynamique et impliquée, locaux nickels, veille médicale jour et nuit, restauration de qualité et… ce n’est pas cher, dans la moyenne des tarifs. Comme quoi, c’est possible.
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