Lettre de refus du manuscrit de « Madame Bovary » à M. Gustave Flaubert

Cher Monsieur Flaubert,

Après avoir parcouru avec une patience mâtinée d’un étonnement grandissant votre manuscrit intitulé « Madame Bovary », il m’est douloureux de vous annoncer, non sans un léger pincement au cœur, que notre comité éditorial a décidé, à une écrasante majorité, de décliner la publication de cette œuvre.

Certes, le soin minutieux que vous apportez à décrire avec un réalisme exacerbé les tourments psychologiques d’Emma, épouse provinciale prise dans les griffes de l’ennui et du désenchantement conjugal, témoigne d’une audace incontestable. Toutefois, permettez-moi de vous livrer en toute sincérité les raisons circonstanciées qui ont guidé notre refus.

Tout d’abord, nous craignons que cette minutie descriptive, flirtant parfois dangereusement avec le pointillisme excessif, ne plonge le lecteur dans une somnolence d’une telle profondeur qu’il en perdrait, sans doute irrémédiablement, le fil conducteur pourtant ténu de l’intrigue. La multiplication fastidieuse des détails, notamment dans les scènes de la vie quotidienne et domestique, laisse présager des lecteurs découragés dès la seconde page, abandonnant définitivement l’ouvrage après une trop longue contemplation du motif des rideaux ou de la nuance d’un corset.

Par ailleurs, permettez-moi, cher Gustave, une certaine réticence quant au choix du personnage principal. Emma Bovary, cette héroïne qui rêve éperdument d’une existence palpitante au cœur d’une vie mondaine inaccessible, nous paraît dénuée de toute qualité susceptible de générer l’attachement du lecteur. Son comportement frivole, voire inconséquent, nous semble plutôt propre à éveiller chez nos lecteurs une irritation croissante plutôt qu’une empathie sincère. Or, vous en conviendrez certainement, sans empathie, comment justifier la pénible traversée d’un texte aussi dense ?

En outre, les thèmes abordés, tels que l’adultère, l’endettement chronique ou la fuite compulsive dans l’imaginaire romantique, pourraient paraître excessivement provocateurs à une époque où les valeurs morales sont encore solidement arrimées aux convenances bourgeoises. Nos lecteurs, animés d’un esprit sage et vertueux, ne manqueraient pas de s’offusquer devant tant de licence, et nous accuseraient aussitôt de contribuer à la dépravation générale des mœurs.

Enfin, votre fin tragique – et, reconnaissons-le, vaguement sordide – risque fort d’accabler le lecteur, déjà éprouvé par les mésaventures incessantes d’une héroïne en perdition, en lui ôtant tout espoir d’une résolution heureuse ou, à défaut, d’une morale rassurante. Nous redoutons de susciter chez notre public un profond abattement, voire une durable mélancolie, incompatible avec la vocation distrayante, édifiante et rassérénante que notre maison d’édition souhaite promouvoir.

C’est donc avec beaucoup de regrets mais une ferme conviction éditoriale que nous vous retournons votre manuscrit, cher Gustave, en vous suggérant de tempérer, dans vos futures créations, vos ardeurs descriptives ainsi que votre penchant manifeste pour les personnages désespérément tragiques.

Veuillez croire, Monsieur Flaubert, en l’expression de nos sentiments respectueusement distants,

Louis-Hyacinthe de Courtemanche
Éditeur aux Éditions du Vert-Galant.


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