
Lettre de refus du manuscrit de « Don Quichotte de la Manche » à M. de Cervantès
Cher Monsieur de Cervantes,
Après une lecture attentive, mais non exempte d’une certaine perplexité, de votre manuscrit intitulé « L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche », notre comité éditorial se trouve malheureusement dans l’obligation de décliner votre proposition.
Votre texte témoigne sans doute d’une grande imagination, et nous avons apprécié la tentative d’humour décalé que vous essayez de distiller à travers les aventures extravagantes de votre personnage principal, Don Quichotte. Toutefois, votre héros vieillissant, qui confond régulièrement réalité et fiction au point de charger des moulins à vent en croyant affronter des géants, soulève quelques interrogations quant à sa pertinence auprès de notre lectorat actuel.
En effet, à l’heure où les récits réalistes, documentés ou directement inspirés d’expériences vécues captivent l’attention générale, votre personnage apparaît comme un protagoniste excessivement excentrique et peu crédible. Son comportement, oscillant entre hallucinations chroniques et velléités chevaleresques douteuses, risque fort de dérouter nos lecteurs davantage habitués à des anti-héros réalistes et tourmentés psychologiquement, typiques des thrillers contemporains ou des dark romances.
Par ailleurs, permettez-moi de souligner que le duo formé par Don Quichotte et son écuyer Sancho Panza pourrait être perçu comme problématique du point de vue des principes modernes d’inclusion et de respect des communautés diverses. La dynamique relationnelle entre un noble idéalisant le passé féodal et son valet, présenté comme naïf et quelque peu corpulent, pourrait engendrer des lectures peu favorables à une époque sensible aux représentations stéréotypées et aux questions de body positivité. Nous préférons désormais des duos plus équilibrés, où chaque protagoniste est porteur d’une positivité affirmée, voire inspirante.
Votre choix narratif, combinant récits emboîtés, digressions multiples et épisodes sans lien direct avec une intrigue linéaire, est également source d’inquiétude commerciale. Le lectorat actuel privilégie nettement les narrations fluides, rapides, et structurées autour d’intrigues claires et faciles à résumer sur une quatrième de couverture attrayante. Votre structure labyrinthique, quoiqu’intellectuellement stimulante, risque d’épuiser l’attention d’un public davantage habitué à consommer du contenu instantané sur les réseaux sociaux ou à travers des séries visuellement captivantes.
Enfin, la dimension satirique de votre texte, pourtant fort intéressante sur le plan littéraire, nous semble excessivement exigeante sur le plan culturel. Vos nombreuses références à la chevalerie médiévale, aux récits héroïques anciens et aux valeurs d’un passé révolu risquent de ne pas entrer en résonance avec un public majoritairement connecté à des problématiques modernes et pratiques telles que le développement personnel, la gestion de carrière ou les clés d’un bonheur immédiatement accessible.
C’est donc avec regret, mais une indéniable lucidité commerciale, que nous ne pouvons donner suite à votre proposition éditoriale.
Nous vous souhaitons néanmoins le meilleur pour trouver une maison d’édition plus en phase avec la singularité de votre démarche créative.
Veuillez recevoir, cher Monsieur de Cervantes, l’expression très pragmatique mais néanmoins respectueuse de nos salutations distinguées.
Gabrielle-Louise d’Artois
Responsable Éditoriale,
Éditions Horizon Moderne