
Quand viendra le dernier crépuscule
Le mot crépuscule ne lui avait jamais évoqué que des allusions à des textes littéraires, à des réminiscences de poèmes parnassiens ennuyants ânonnés à l’école, à des romans compassés tôt lâchés pour des récits plus alertes, plus lumineux, plus électriques. Aucun crépuscule, jusque-là, ne l’avait jamais touché. C’était presque une notion vague, abstraite ; c’était un mot qui parlait peut-être aux autres, mais à lui, aucunement, et il ne se souvenait de l’avoir employé même qu’une fois. Certes, il avait toujours apprécié le coucher de soleil, certes, comme tout le monde, certes, mais, non, pas le crépuscule, non… Mieux : cette notion de crépuscule lui avait été, somme toute, indifférente durant son existence. En revanche, il avait été davantage sensible sa vie durant à des mots tels que horizon, rivage, aube, orée, aurore… Des termes qui l’avaient, eux, porté, motivé.
Et puis, un matin — l’avait-il entendu la veille, ce terme de crépuscule, à la radio ou à la télévision, l’avait-il vu écrit dans un article de presse ? — il s’éveilla avec crépuscule en tête et toute la journée inexplicablement, crépuscule l’obséda. Il consulta la définition sur plusieurs dictionnaires. Il chercha des expression sur le web. Il trouva des citations : crépuscule de l’esprit, des crépuscules de l’âme, de doux, de beaux, de blêmes, d’admirables, de charmants crépuscules, des vers de Lamartine — Le crépuscule encor jette un dernier rayon / Et le char vaporeux de la reine des ombres / Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon — , un écrivain qui avait osé une hésitation du crépuscule. Il apprit même que le monde dans sa fureur et sa folie, parvenait peut-être à son crépuscule…
À force de se répéter mentalement crépuscule, il en perdit le sens et devant le mot éprouva un sentiment d’étrangeté, de jamais-vu. Crépuscule semblait irréel ou nouveau.
Il en fut troublé toute la journée. Ce ne fut que le soir qu’il songea à l’expression pourtant la plus évidente : le crépuscule de la vie — et comme il était maintenant très âgé, il fut soudain saisi d’angoisse en voyant la lumière baisser.
(Vallet, 44 – 17 mars 2025)