
Crépuscule
Jusque-là, elle ne s’était jamais inquiétée de sa mythomanie, de ses marottes, obsessions, contre-vérités, lubies… La liste était longue, mais comme il avait toujours été gentil, lui, à la différence de tant d’autres qui l’avaient fait souffrir par le passé, elle avait toujours fait avec. Il était doux, propre, serviable, travailleur… Qu’attendre de plus ? Ce problème qu’il avait avec la réalité était, après tout, le sien. Alors que d’autres jadis auraient jadis pu lui faire honte, à ses côtés, elle s’en fichait. S’il passait pour idiot en public, c’était son dossier, à lui, rien de plus. Elle n’était pas responsable de ses travers et cela n’entachait pas son image, à elle. Le ridicule des autres ne se portait plus depuis longtemps sur elle… Peut-être était-ce un privilège de l’âge ou de l’expérience ? Bref, ça roulait avec celui-là. Elle appliquait sur lui un filtre permanent, le laissait parler, se mettait en écoute flottante, et puis basta.
Sauf, ce soir-là, lors de l’incident sur le pont.
Il avait pris une photographie depuis la voiture alors qu’ils étaient empoissés dans un bouchon en traversant le fleuve. Il avait dégainé son smartphone, pris un cliché du couchant, puis avait clamé que désormais il pourrait enfin en faire la démonstration : tout le monde verra bien avec le rétroviseur à droite de quel côté se couche maintenant le soleil.
Elle n’avait rien compris à ce nouveau délire. Qu’avait-il voulu dire ? Il lui avait expliqué qu’il tenait maintenant, et surtout enfin, la preuve que tout avait bien basculé, que le soleil se couchait effectivement de l’autre côté. Oui, c’était bien la preuve.
La preuve de quoi ? — la preuve que la Terre s’est inversée.
Derrière des types s’étaient mis à klaxonner. Elle avait été tétanisée et n’avait pas vu que la file de voitures devant avait progressé. Elle avait ressenti comme une sorte de panique et, pour la première fois de sa vie d’une façon aussi intense — même avec ses ex tous plus dingues les uns que les autres. Étourdie, elle lui avait demandé de préciser sa pensée en faisant avancer l’automobile de quelques mètres. Il lui avait répondu avec un agacement visible, et sur un ton qui avait paru la prendre pour une idiote, que c’était parce que la Terre avait basculé — et d’ailleurs lorsqu’il en avait parlé ces derniers temps à ses collègues de l’entrepôt : personne ne l’avait cru. Ils s’étaient tous moqué de lui, lui assénant qu’il devrait voir la médecine du travail, car la caisse qu’il s’était pris sur la tête n’avait sans doute rien arrangé.
Elle avait balbutié : mais, bon sang, de quoi me parles-tu ?
Il lui avait répété que d’ordinaire le soleil se couchait de l’autre côté du pont. Or, maintenant, il allait pouvoir montrer la photo pour montrer que non, ça c’était bien inversé. On verra bien sur la photo qu’il est maintenant de l’autre côté, ce foutu crépuscule, alors qu’avant, on est bien d’accord : le soleil se couchait du côté conducteur.
Tout en surveillant l’avancée des voitures, elle avait sentit une sueur la gagner. Elle lui avait suggéré que peut-être l’été le soleil se couchait de l’autre côté du pont, que cela dépendait peut-être de l’orientation du pont. Il avait alors commencé à s’énerver : ce n’était pas possible, le pont est nord-sud, ou sud-nord comme on veut, mais il ne fallait pas le prendre pour un imbécile, et il n’avait jamais pris non plus ce pont en marche arrière chaque fois qu’il avait vu le coucher du soleil depuis ce pont. Avant, le soleil se couchait de l’autre côté, du côté conducteur, pas du côté passager. Il n’était pas fou, tout de même. Elle le voyait bien. C’était dingue cette obstination qu’ils avaient toutes et tous à lui soutenir le contraire.
Elle l’avait dévisagée, interloquée. Il lui avait semblé qu’il était à cran, désignant l’horizon, se tournant vers elle, brandissant son téléphone pour lui montrer la photo en hurlant quasiment, tiens, c’est la preuve, c’est la preuve, c’est la preuve.
Au loin derrière lui, le soleil terminait de descendre et la pénombre s’accentuait. Elle avait alors coupé le contact et était descendue de la voiture, avait claqué la portière. Elle l’avait planté là, vociférant dans la bagnole.
Elle avait alors commencé à remonter l’embouteillage à pied. Dans son dos, un concert de klaxons s’était élevé. Elle avait regardé par dessus le parapet. Le soleil avait sombré au loin derrière la silhouette des bâtiments sur la rive.
Une nouvelle nuit venait de tomber.
(Nantes – 17/01/25)