
Lettre de refus du manuscrit de « Hamlet » à M. William Shakespeare
Très honoré Monsieur Shakespeare,
C’est avec une attention vigilante, mais non exempte d’une certaine perplexité, que notre comité éditorial a étudié votre manuscrit intitulé « Hamlet ». Il m’incombe aujourd’hui, bien à regret, de vous communiquer notre décision collective de ne pas retenir cette pièce pour publication.
Votre histoire, je le reconnais volontiers, ne manque pas de noblesse tragique, et votre plume sait faire valser l’âme humaine avec une rare éloquence. Néanmoins, il apparaît évident que certaines particularités de votre œuvre sont, hélas, incompatibles avec les attentes modernes de notre public cible.
Premièrement, la tonalité exagérément sombre et introspective de votre personnage principal, Hamlet, jeune prince rongé par une mélancolie pathologique et des hésitations permanentes, risque fort d’être reçue comme déprimante, voire anxiogène par nos lecteurs, qui privilégient désormais des héros positifs, résolus et orientés vers l’action immédiate et spectaculaire. À une époque où l’efficacité prime, un protagoniste qui passe cinq actes à tergiverser sur l’opportunité de tuer son oncle semble, disons-le avec franchise, quelque peu contre-productif.
Par ailleurs, permettez-moi de soulever une préoccupation particulière concernant la tirade « Être ou ne pas être » dont vous semblez être fier à la façon dont vous la mettez en scène : si le style en est certes élégant, son caractère philosophique nous semble risquer d’épuiser prématurément la patience des lecteurs pressés d’aujourd’hui. Pour capter leur attention volatile, habituée aux narrations dynamiques et aux rebondissements haletants, ne pensez-vous pas qu’une simplification et une accélération du rythme seraient préférables à ces méditations existentielles trop souvent interminables ?
Ensuite, nous estimons problématique la multiplication des décès, empoisonnements, duels et suicides dans les scènes finales. Une telle accumulation funeste nous semble exagérée, peu crédible, et surtout, incompatible avec une approche marketing positive. Notre service communication peine à identifier une accroche publicitaire attrayante à partir d’un dénouement où l’ensemble des protagonistes principaux trouvent brutalement la mort, réduisant ainsi à néant toute possibilité de suite commerciale ou dérivée.
Enfin, le recours excessif aux apparitions surnaturelles, spectres ou fantômes en armure surgissant de nulle part, nous semble susceptible de troubler inutilement notre lectorat contemporain, attaché à des intrigues plus rationnelles et scientifiquement plausibles.
Aussi, pour toutes ces raisons pragmatiques et commerciales, bien que nous admirions sincèrement l’audace créatrice de votre plume, nous devons décliner votre manuscrit. Peut-être pourriez-vous envisager une réécriture substantielle, orientée vers une version plus optimiste, dynamique, et susceptible d’un potentiel cross-média accru (je suggère par exemple une intrigue secondaire amoureuse heureuse, ou encore l’ajout d’un personnage secondaire comique, comme un bouffon attachant pour alléger l’atmosphère).
En espérant vivement que vous comprendrez notre position, je vous adresse, Monsieur Shakespeare, mes salutations empreintes d’une sympathie éditoriale sincère mais nécessairement réservée.
Bien cordialement,
Théobald de Beauregard-Duplessis
Responsable éditorial, Éditions du Lys Royal.