
Vent
Ils calèrent leurs vélos contre le banc, et comme chaque dimanche matin à l’issue de leur balade rituelle sur le haut de la falaise, ils se reposèrent face à la mer, croquèrent chacun leur abricot séché puis laissèrent errer leur regard sur l’horizon. C’est alors qu’il lui fit remarquer que « tout de même, il y a beaucoup de vent ici ». Qu’il y a toujours du vent… Or, il en avait vraiment assez de ce vent.
Elle lui répondit qu’elle aussi en avait assez, mais ce dont elle avait assez, c’est de lui se plaignant du vent. Une éternité qu’il se lamentait à propos du vent ! — et ils n’allaient pas encore reparler de cela !
Il haussa les épaules, et lui dit que depuis qu’ils étaient tous deux à la retraite ils auraient pu descendre vers le sud, mais surtout s’installer dans un lieu où il n’y aurait pas de vent. Elle lui répondit lentement, en détachant chaque syllabe comme on parle à un enfant têtu qu’il savait très bien pourquoi ils étaient venus vivre ici : pour le travail, pour la maison de maman qui les avaient bien arrangés. Et elle ne savait que de trop qu’il n’aimait pas le vent. Par pitié elle aimerait qu’un dimanche, même qu’une fois, il cesse d’aborder le sujet du vent. Des années qu’il se plaignait sans discontinuer du vent. Elle n’en pouvait plus.
Il fit une moue boudeuse et resta un long moment mutique, mâchonnant un deuxième fruit sec. Il observa sa femme, un bateau au loin, les alentours, les vélos… Reprit un abricot. Et soudain il se tourna vers elle, et fit d’un ton enjoué : « Dis donc… Tu te souviens quand ils ont planté cet arbre ? » Il désigna les branches au-dessus d’eux. « C’était hier, pourtant. Quand on pense que lorsqu’il était jeune, il poussait droit. On sentait qu’il voulait monter haut… Et il l’aurait fait, s’il n’y avait pas… »
Elle l’interrompit en lui plaquant une main sur la bouche. « Tais-toi », fit-elle. « Surtout tais-toi. J’ai compris… »
Elle pleurait — mais ses larmes séchaient aussitôt dans le vent.
(à Le phare de Chassiron – 5/11/19)