Interdiction

Des choses interdites, il y en avait de nombreuses dans l’entreprise et c’était soit pour des raisons de sécurité, soit pour des principes de maintien d’un certain ordre ; cela ne le gênait pas — mais ce bouton devint, dès qu’il l’aperçut, une obsession. D’abord il ne savait pas à quoi il pouvait servir, au milieu de l’entrepôt perché sur ce poteau, et, ensuite il se demandait quelle pouvait être la sanction en cas de transgression.
Il se renseigna, prenant l’air de ne pas s’y intéresser, auprès des collègues qui haussaient les épaules ou soupiraient, agacés. Les uns le regardaient avec une inquiétude lasse lorsqu’il les interrogeaient ; les autres lui rappelaient qu’il avait déjà posé trop de questions sur le contenu des cartons qu’il fallait empiler dans les chariots.
Après avoir tourné autour du poteau plusieurs jours d’affilée, un matin lors de la pause, il n’y tint plus, exaspéré par l’interdit — et il percuta le boîtier. Une alarme se déclencha et aussitôt surgirent deux vigiles qui le prirent par les épaules et le pressèrent vers le poste de sécurité.
Le DRH l’attendait déjà avec le contenu de son vestiaire dans un sac en plastique.
« Vous saviez pourtant qu’il ne valait mieux pas », lui fit-il dans un mouvement de menton en direction de la porte blindée, vers la sortie. Lorsque le lourd portail se referma derrière lui, il observa les champs déserts et entreprit de rejoindre la route, vers  l’horizon en serrant ses affaires contre lui.
Il était un peu abasourdi ; tout était allé si vite.
Mais il ne regrettait rien : il avait seulement voulu savoir.
Enfin, certes, il ne savait toujours pas.


(Nantes – 28/12/19)