{"id":1090,"date":"2022-12-08T08:47:12","date_gmt":"2022-12-08T07:47:12","guid":{"rendered":"https:\/\/francismizio.net\/?p=1090"},"modified":"2026-04-11T10:52:30","modified_gmt":"2026-04-11T08:52:30","slug":"superbe-discours-prononce-par-annie-ernaux-le-7-decembre-2022-a-stockholm-suede","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/2022\/12\/08\/superbe-discours-prononce-par-annie-ernaux-le-7-decembre-2022-a-stockholm-suede\/","title":{"rendered":"Superbe discours prononc\u00e9 par Annie Ernaux le 7 d\u00e9cembre 2022 \u00e0 Stockholm (Su\u00e8de)"},"content":{"rendered":"<div class=\"col-md-9 col-sm-9 col-md-push-3 col-sm-push-3 col-xs-12 no-paywall \">\n<div class=\"bloc-wysiwyg__content\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><u><em>\u00a0<\/em><\/u><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Voil\u00e0. Tout est dit : la classe sociale avec laquelle s&rsquo;accorder, l&rsquo;accession \u00e0 la culture et au droit de s&rsquo;exprimer, la litt\u00e9rature comme \u00e9mancipation, le partage du v\u00e9cu, la condition des femmes&#8230; et on comprend pourquoi la droite la d\u00e9teste et \u00e9crit des articles putassiers et orient\u00e9s \u00e0 son encontre. Superbe Annie Ernaux. Merci madame, merci les Nobel (<a href=\"https:\/\/www.livreshebdo.fr\/article\/le-discours-dannie-ernaux-stockholm\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">paru sur Livres Hebdo<\/a>).<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Par o\u00f9 commencer ? Cette question, je me la suis pos\u00e9e des dizaines de fois devant la page blanche. Comme s\u2019il me fallait trouver la phrase, la seule, qui me permettra d\u2019entrer dans l\u2019\u00e9criture du livre et l\u00e8vera d\u2019un seul coup tous les doutes. Une sorte de clef. Aujourd\u2019hui, pour affronter une situation que, pass\u00e9 la stupeur de l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u2013 \u201cest-ce bien \u00e0 moi que \u00e7a arrive ?\u201d \u2013 mon imagination me pr\u00e9sente avec un effroi grandissant, c\u2019est la m\u00eame n\u00e9cessit\u00e9 qui m\u2019envahit. Trouver la phrase qui me donnera la libert\u00e9 et la fermet\u00e9 de parler sans trembler, \u00e0 cette place o\u00f9 vous m\u2019invitez ce soir. Cette phrase, je n\u2019ai pas besoin de la chercher loin. Elle surgit. Dans toute sa nettet\u00e9, sa violence. Lapidaire. Irr\u00e9fragable. Elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite il y a soixante ans dans mon journal intime. J\u2019\u00e9crirai pour venger ma race. Elle faisait \u00e9cho au cri de Rimbaud : \u201cJe suis de race inf\u00e9rieure de toute \u00e9ternit\u00e9.\u201d J\u2019avais vingt-deux ans. J\u2019\u00e9tais \u00e9tudiante en lettres dans une facult\u00e9 de province, parmi des filles et des gar\u00e7ons pour beaucoup issus de la bourgeoisie locale. Je pensais orgueilleusement et na\u00efvement qu\u2019\u00e9crire des livres, devenir \u00e9crivain, au bout d\u2019une lign\u00e9e de paysans sans terre, d\u2019ouvriers et de petits-commer\u00e7ants, de gens m\u00e9pris\u00e9s pour leurs mani\u00e8res, leur accent, leur inculture, suffirait \u00e0 r\u00e9parer l\u2019injustice sociale de la naissance. Qu\u2019une victoire individuelle effa\u00e7ait des si\u00e8cles de domination et de pauvret\u00e9, dans une illusion que l\u2019\u00c9cole avait d\u00e9j\u00e0 entretenue en moi avec ma r\u00e9ussite scolaire. En quoi ma r\u00e9alisation personnelle aurait-elle pu racheter quoi que ce soit des humiliations et des offenses subies ? Je ne me posais pas la question. J\u2019avais quelques excuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis que je savais lire, les livres \u00e9taient mes compagnons, la lecture mon occupation naturelle en dehors de l\u2019\u00e9cole. Ce go\u00fbt \u00e9tait entretenu par une m\u00e8re, elle-m\u00eame grande lectrice de romans entre deux clients de sa boutique, qui me pr\u00e9f\u00e9rait lisant plut\u00f4t que cousant et tricotant. La chert\u00e9 des livres, la\u00a0suspicion dont ils faisaient l\u2019objet dans mon \u00e9cole religieuse, me les rendaient encore plus d\u00e9sirables. <em>Don Quichotte,<\/em> <em>Voyages de Gulliver,<\/em> <em>Jane Eyre,<\/em> contes de Grimm et d\u2019Andersen, <em>David Copperfield, Autant en emporte le vent,<\/em> plus tard <em>Les Mis\u00e9rables, Les raisins de la col\u00e8re, La Naus\u00e9e, L\u2019\u00e9tranger<\/em> : c\u2019est le hasard, plus que des prescriptions venues de l\u2019\u00c9cole, qui d\u00e9terminait mes lectures. Le choix de faire des \u00e9tudes de lettres avait \u00e9t\u00e9 celui de rester dans la litt\u00e9rature, devenue la valeur sup\u00e9rieure \u00e0 toutes les autres, un mode de vie m\u00eame qui me faisait\u00a0me projeter dans un roman de Flaubert ou de Virginia Woolf et de les vivre litt\u00e9ralement. Une sorte de continent que j\u2019opposais inconsciemment \u00e0 mon milieu social. Et je ne concevais l\u2019\u00e9criture que comme la possibilit\u00e9 de transfigurer le r\u00e9el. Ce n\u2019est pas le refus d\u2019un premier roman par deux ou trois \u00e9diteurs \u2013 roman dont le seul m\u00e9rite \u00e9tait la recherche d\u2019une forme nouvelle \u2013 qui a rabattu mon d\u00e9sir et mon orgueil. Ce sont des situations de la vie o\u00f9 \u00eatre une femme pesait de tout son poids de diff\u00e9rence avec \u00eatre un homme dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 les r\u00f4les \u00e9taient d\u00e9finis selon les sexes, la contraception interdite et l\u2019interruption de grossesse un crime. En couple avec deux enfants, un m\u00e9tier d\u2019enseignante, et la charge de l\u2019intendance familiale, je m\u2019\u00e9loignais de plus en plus chaque jour de l\u2019\u00e9criture et de ma promesse de venger ma race. Je ne pouvais lire \u201cLa parabole de la loi\u201d\u00a0dans <em>Le proc\u00e8s<\/em> de Kafka sans y voir la figuration de mon destin : mourir sans avoir franchi la porte qui n\u2019\u00e9tait faite que pour moi, le livre que seule je pourrais \u00e9crire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais c\u2019\u00e9tait sans compter sur le hasard priv\u00e9 et historique. La mort d\u2019un p\u00e8re qui d\u00e9c\u00e8de trois jours apr\u00e8s mon arriv\u00e9e chez lui en vacances, un poste de professeur dans des classes dont les \u00e9l\u00e8ves sont issus de milieux populaires semblables au mien, des mouvements mondiaux de contestation : autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui me ramenaient par des voies impr\u00e9vues et sensibles au monde de mes origines, \u00e0 ma \u201crace\u201d, et qui donnaient \u00e0 mon d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire un caract\u00e8re d\u2019urgence secr\u00e8te et absolue. Il ne s\u2019agissait pas, cette fois, de me livrer \u00e0 cet illusoire \u201c\u00e9crire sur rien\u201d\u00a0de mes vingt ans, mais de plonger dans l\u2019indicible d\u2019une m\u00e9moire refoul\u00e9e et de mettre au jour la fa\u00e7on d\u2019exister des\u00a0miens. \u00c9crire afin de comprendre les raisons en moi et hors de moi qui m\u2019avaient \u00e9loign\u00e9e de mes origines. Aucun choix d\u2019\u00e9criture ne va de soi. Mais ceux qui, immigr\u00e9s, ne parlent plus la langue de leurs parents, et ceux, transfuges de classe sociale, n\u2019ont plus tout \u00e0 fait la m\u00eame, se pensent et s\u2019expriment avec d\u2019autres mots, tous sont mis devant des obstacles suppl\u00e9mentaires. Un dilemme. Ils ressentent, en effet, la difficult\u00e9, voire l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00e9crire dans la langue acquise, dominante, qu\u2019ils ont appris \u00e0 ma\u00eetriser et qu\u2019ils admirent dans ses \u0153uvres litt\u00e9raires, tout ce qui a trait \u00e0 leur monde d\u2019origine, ce monde premier fait de sensations, de mots qui disent la vie quotidienne, le travail, la place occup\u00e9e dans la soci\u00e9t\u00e9. Il y a d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la langue dans laquelle ils ont appris \u00e0 nommer les choses, avec sa brutalit\u00e9, avec ses silences, celui, par exemple, du face \u00e0 face entre une m\u00e8re et un fils, dans le tr\u00e8s beau texte d\u2019Albert Camus, \u201cEntre oui et non\u201d. De l\u2019autre, les mod\u00e8les des \u0153uvres admir\u00e9es, int\u00e9rioris\u00e9es, celles qui ont ouvert l\u2019univers premier et auxquelles ils se sentent redevables de leur \u00e9l\u00e9vation, qu\u2019ils consid\u00e8rent m\u00eame souvent comme leur vraie patrie. Dans la mienne figuraient Flaubert, Proust, Virginia Woolf : au moment de reprendre l\u2019\u00e9criture, ils ne m\u2019\u00e9taient d\u2019aucun secours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me fallait rompre avec le \u201cbien \u00e9crire\u201d, la belle phrase, celle-l\u00e0 m\u00eame que j\u2019enseignais \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves, pour extirper, exhiber et comprendre la d\u00e9chirure qui me traversait. Spontan\u00e9ment, c\u2019est le fracas d\u2019une langue charriant col\u00e8re et d\u00e9rision, voire grossi\u00e8ret\u00e9, qui m\u2019est venue, une langue de l\u2019exc\u00e8s, insurg\u00e9e, souvent utilis\u00e9e par les humili\u00e9s et les offens\u00e9s, comme la seule fa\u00e7on de r\u00e9pondre \u00e0 la m\u00e9moire des m\u00e9pris, de la honte et de la honte de la honte. Tr\u00e8s vite aussi, il m\u2019a paru \u00e9vident \u2013 au point de ne pouvoir envisager d\u2019autre point de d\u00e9part \u2013 d\u2019ancrer le r\u00e9cit de ma d\u00e9chirure sociale dans la situation qui avait \u00e9t\u00e9 la mienne lorsque j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiante, celle, r\u00e9voltante, \u00e0 laquelle l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais condamnait toujours les femmes, le recours \u00e0 l\u2019avortement clandestin entre les mains d\u2019une faiseuse d\u2019anges. Et je voulais d\u00e9crire tout ce qui est arriv\u00e9 \u00e0 mon corps de fille, la d\u00e9couverte du plaisir, les r\u00e8gles. Ainsi, dans ce premier livre, publi\u00e9 en 1974, sans que j\u2019en sois alors consciente, se trouvait d\u00e9finie l\u2019aire dans laquelle je placerais mon travail\u00a0d\u2019\u00e9criture, une aire \u00e0 la fois sociale et f\u00e9ministe. Venger ma race et venger mon sexe ne feraient qu\u2019un d\u00e9sormais. Comment ne pas s\u2019interroger sur la vie sans le faire aussi sur l\u2019\u00e9criture ? Sans se demander si celle-ci conforte ou d\u00e9range les repr\u00e9sentations admises, int\u00e9rioris\u00e9es sur les \u00eatres et les choses ? Est-ce que l\u2019\u00e9criture insurg\u00e9e, par sa violence et sa d\u00e9rision, ne refl\u00e9tait pas une attitude de domin\u00e9e ? Quand le lecteur \u00e9tait un privil\u00e9gi\u00e9 culturel, il conservait la m\u00eame position de surplomb et de condescendance par rapport au personnage du livre que dans la vie r\u00e9elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est donc, \u00e0 l\u2019origine, pour d\u00e9jouer ce regard qui, port\u00e9 sur mon p\u00e8re dont je voulais raconter la vie, aurait \u00e9t\u00e9 insoutenable et, je le sentais, une trahison, que j\u2019ai adopt\u00e9, \u00e0 partir de mon quatri\u00e8me livre, une \u00e9criture neutre, objective, \u201cplate\u201d\u00a0en ce sens qu\u2019elle ne comportait ni m\u00e9taphores, ni signes d\u2019\u00e9motion. La violence n\u2019\u00e9tait plus exhib\u00e9e, elle venait des faits eux-m\u00eames et non de l\u2019\u00e9criture. Trouver les mots qui contiennent \u00e0 la fois la r\u00e9alit\u00e9 et la sensation procur\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9, allait devenir, jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, mon souci constant en \u00e9crivant, quel que soit l\u2019objet. Continuer \u00e0 dire \u201cje\u201d\u00a0m\u2019\u00e9tait n\u00e9cessaire. La premi\u00e8re personne \u2013 celle par laquelle, dans la plupart des langues, nous existons, d\u00e8s que nous savons parler, jusqu\u2019\u00e0 la mort \u2013 est souvent consid\u00e9r\u00e9e, dans son usage litt\u00e9raire, comme narcissique d\u00e8s lors qu\u2019elle r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019auteur, qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un \u201cje\u201d\u00a0pr\u00e9sent\u00e9 comme fictif. Il est bon de rappeler que le \u201cje\u201d, jusque-l\u00e0 privil\u00e8ge des nobles racontant des hauts faits d\u2019armes dans des M\u00e9moires, est en France une conqu\u00eate d\u00e9mocratique du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019affirmation de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des individus et du droit \u00e0 \u00eatre sujet de leur histoire, ainsi que le revendique Jean-Jacques Rousseau dans ce premier pr\u00e9ambule des <em>Confessions<\/em> : \u201cEt qu\u2019on n\u2019objecte pas que n\u2019\u00e9tant qu\u2019un homme du peuple, je n\u2019ai rien \u00e0 dire qui m\u00e9rite l\u2019attention des lecteurs. [\u2026] Dans quelque obscurit\u00e9 que j\u2019aie pu vivre, si j\u2019ai pens\u00e9 plus et mieux que les Rois, l\u2019histoire de mon \u00e2me est plus int\u00e9ressante que celle des leurs.\u201d Ce n\u2019est pas cet orgueil pl\u00e9b\u00e9ien qui me motivait (encore que\u2026) mais le d\u00e9sir de me servir du \u201cje\u201d\u00a0\u2013 forme \u00e0 la fois masculine et f\u00e9minine \u2013 comme un outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la m\u00e9moire a\u00a0enfouies, celles que le monde autour ne cesse de nous donner, partout et tout le temps. Ce pr\u00e9alable de la sensation est devenu pour moi \u00e0 la fois le guide et la garantie de l\u2019authenticit\u00e9 de ma recherche. Mais \u00e0 quelles fins ? Il ne s\u2019agit pas pour moi de raconter l\u2019histoire de ma vie ni de me d\u00e9livrer de ses secrets mais de d\u00e9chiffrer une situation v\u00e9cue, un \u00e9v\u00e9nement, une relation amoureuse, et d\u00e9voiler ainsi quelque chose que seule l\u2019\u00e9criture peut faire exister et passer, peut-\u00eatre, dans d\u2019autres consciences, d\u2019autres m\u00e9moires. Qui pourrait dire que l\u2019amour, la douleur et le deuil, la honte, ne sont pas universels ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Victor Hugo a \u00e9crit : \u201cNul de nous n\u2019a l\u2019honneur d\u2019avoir une vie qui soit \u00e0 lui.\u201d Mais toutes choses \u00e9tant v\u00e9cues inexorablement sur le mode individuel \u2013 \u201cc\u2019est \u00e0 moi que \u00e7a arrive\u201d\u00a0\u2013 elles ne peuvent \u00eatre lues de la m\u00eame fa\u00e7on, que si le \u201cje\u201d\u00a0du livre devient, d\u2019une certaine fa\u00e7on, transparent, et que celui du lecteur ou de la lectrice vienne\u00a0l\u2019occuper. Que ce Je soit en somme transpersonnel. C\u2019est ainsi que j\u2019ai con\u00e7u mon engagement dans l\u2019\u00e9criture, lequel ne consiste pas \u00e0 \u00e9crire \u201cpour\u201d\u00a0une cat\u00e9gorie de lecteurs, mais \u201cdepuis\u201d\u00a0mon exp\u00e9rience de femme et d\u2019immigr\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur, depuis ma m\u00e9moire d\u00e9sormais de plus en plus longue des ann\u00e9es travers\u00e9es, depuis le pr\u00e9sent, sans cesse pourvoyeur d\u2019images et de paroles des autres. Cet engagement comme mise en gage de moi-m\u00eame dans l\u2019\u00e9criture est soutenu par la croyance, devenue certitude, qu\u2019un livre peut contribuer \u00e0 changer la vie personnelle, \u00e0 briser la solitude des choses subies et enfouies, \u00e0 se penser diff\u00e9remment. Quand l\u2019indicible vient au jour, c\u2019est politique. On le voit aujourd\u2019hui avec la r\u00e9volte de ces femmes qui ont trouv\u00e9 les mots pour bouleverser le pouvoir masculin et se sont \u00e9lev\u00e9es, comme en Iran, contre sa forme la plus archa\u00efque. \u00c9crivant dans un pays d\u00e9mocratique, je continue de m\u2019interroger, cependant, sur la place occup\u00e9e par les femmes dans le champ litt\u00e9raire. Leur l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 produire des \u0153uvres n\u2019est pas encore acquise. Il y a dans le monde, y compris dans les sph\u00e8res intellectuelles occidentales, des hommes pour qui les livres \u00e9crits par les femmes n\u2019existent tout simplement pas, ils ne les citent jamais. La reconnaissance de mon travail par l\u2019Acad\u00e9mie su\u00e9doise constitue un signal d\u2019esp\u00e9rance pour toutes les \u00e9crivaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la mise au jour de l\u2019indicible social, cette int\u00e9riorisation des rapports de domination de classe et\/ou de race, de sexe \u00e9galement, qui est ressentie seulement par ceux qui en sont l\u2019objet, il y a la possibilit\u00e9 d\u2019une \u00e9mancipation individuelle mais aussi collective. D\u00e9chiffrer le monde r\u00e9el en le d\u00e9pouillant des visions et des valeurs dont la langue, toute langue, est porteuse, c\u2019est en d\u00e9ranger l\u2019ordre institu\u00e9, en bouleverser les hi\u00e9rarchies. Mais je ne confonds pas cette action politique de l\u2019\u00e9criture litt\u00e9raire, soumise \u00e0 sa r\u00e9ception par le lecteur ou la lectrice avec les prises de position que je me sens tenue de prendre par rapport aux \u00e9v\u00e9nements, aux conflits et aux id\u00e9es. J\u2019ai grandi dans la g\u00e9n\u00e9ration de l\u2019apr\u00e8s-guerre mondiale o\u00f9 il allait de soi que des \u00e9crivains et des intellectuels se positionnent par rapport \u00e0 la politique de la France et s\u2019impliquent dans les luttes sociales. Personne ne peut dire aujourd\u2019hui si les choses auraient tourn\u00e9 autrement sans leur parole et leur engagement. Dans le monde actuel, o\u00f9 la multiplicit\u00e9 des sources d\u2019information, la rapidit\u00e9 du remplacement des images par d\u2019autres, accoutument \u00e0 une forme d\u2019indiff\u00e9rence, se concentrer sur son art est une tentation. Mais, dans le m\u00eame temps, il y a en Europe \u2013 masqu\u00e9e encore par la violence d\u2019une guerre imp\u00e9rialiste men\u00e9e par le dictateur \u00e0 la t\u00eate de la Russie \u2013 la mont\u00e9e d\u2019une id\u00e9ologie de repli et de fermeture, qui se r\u00e9pand et gagne continument du terrain dans des pays jusqu\u2019ici d\u00e9mocratiques. Fond\u00e9e sur l\u2019exclusion des \u00e9trangers et des immigr\u00e9s, l\u2019abandon des \u00e9conomiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m\u2019impose, \u00e0 moi, comme \u00e0 tous ceux pour qui la valeur d\u2019un \u00eatre humain est la m\u00eame, toujours et partout, un devoir d\u2019extr\u00eame vigilance. En m\u2019accordant la plus haute distinction litt\u00e9raire qui soit, c\u2019est un travail d\u2019\u00e9criture et une recherche personnelle men\u00e9s dans la solitude et le doute qui se trouvent plac\u00e9s dans une grande lumi\u00e8re. Elle ne m\u2019\u00e9blouit pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne regarde pas l\u2019attribution qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 faite du prix Nobel comme une victoire individuelle. Ce n\u2019est ni orgueil ni modestie de penser qu\u2019elle est, d\u2019une certaine fa\u00e7on, une victoire collective. J\u2019en partage la fiert\u00e9 avec ceux et celles qui, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre souhaitent plus de libert\u00e9, d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de dignit\u00e9 pour tous les humains, quels que soient leur sexe et leur genre, leur\u00a0peau et leur culture. Ceux et celles qui pensent aux g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir, \u00e0 la sauvegarde d\u2019une Terre que l\u2019app\u00e9tit de profit d\u2019un petit nombre continue de rendre de moins en moins vivable pour l\u2019ensemble des populations. Si je me retourne sur la promesse faite \u00e0 vingt ans de venger ma race, je ne saurais dire si je l\u2019ai r\u00e9alis\u00e9e. C\u2019est d\u2019elle, de mes ascendants, hommes et femmes durs \u00e0 des t\u00e2ches qui les ont fait mourir t\u00f4t, que j\u2019ai re\u00e7u assez de force et de col\u00e8re pour avoir le d\u00e9sir et l\u2019ambition de lui faire une place dans la litt\u00e9rature, dans cet ensemble de voix multiples qui, tr\u00e8s t\u00f4t, m\u2019a accompagn\u00e9e en me donnant acc\u00e8s \u00e0 d\u2019autres mondes et d\u2019autres pens\u00e9es, y compris celle de m\u2019insurger contre elle et de vouloir la modifier. Pour inscrire ma voix de femme et de transfuge sociale dans ce qui se pr\u00e9sente toujours comme un lieu d\u2019\u00e9mancipation, la litt\u00e9rature. \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 Voil\u00e0. Tout est dit : la classe sociale avec laquelle s&rsquo;accorder, l&rsquo;accession \u00e0 la culture et au droit de s&rsquo;exprimer, la litt\u00e9rature comme \u00e9mancipation, le partage du v\u00e9cu, la condition des femmes&#8230; et on comprend pourquoi la droite la d\u00e9teste et \u00e9crit des articles putassiers et orient\u00e9s \u00e0 son encontre. Superbe Annie Ernaux. Merci<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2118,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[18,25,5],"tags":[],"fm_constellation":[139],"class_list":["post-1090","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-reco","category-recos-textes","category-news"],"acf":[],"share_on_mastodon":{"url":"","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1090","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1090"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1090\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2119,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1090\/revisions\/2119"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2118"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1090"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1090"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1090"},{"taxonomy":"fm_constellation","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/fm_constellation?post=1090"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}