{"id":19549,"date":"2025-10-11T10:00:08","date_gmt":"2025-10-11T08:00:08","guid":{"rendered":"https:\/\/francis-mizio.net\/?p=19549"},"modified":"2026-04-11T10:57:06","modified_gmt":"2026-04-11T08:57:06","slug":"metiers-inconnus-rameneurs-et-sucreurs-de-fraises-plougastel-daoulas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/2025\/10\/11\/metiers-inconnus-rameneurs-et-sucreurs-de-fraises-plougastel-daoulas\/","title":{"rendered":"[M\u00e9tiers inconnus] Rameneurs et sucreurs de fraises (Plougastel-Daoulas)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>[Chronique parue dans le d\u00e9funt (et regrett\u00e9) web magazine Terri(s)toires le 7 novembre 2013. Pour obtenir le recueil imprim\u00e9 auto\u00e9dit\u00e9 (14 m\u00e9tiers inconnus),<a href=\"mailto:francismizio@wanadoo.fr\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"> \u00e9crivez-moi,<\/a> il m&rsquo;en reste une vingtaine (gratuit et d\u00e9dicac\u00e9 contre 5 \u20ac de frais d&rsquo;envoi).]<br \/>\n<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<h2 style=\"text-align: center;\">Rameneurs et sucreurs de fraises (Plougastel-Daoulas)<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>L\u2019\u00e9tonnante histoire de la tentative d\u2019exploitation de fraisiculture du couple d\u2019Am\u00e9ricains Mary et Bill Luttrell \u00e0 Plougastel-Daoulas est aussi celle de deux m\u00e9tiers oubli\u00e9s : ceux de rameneurs et de sucreurs de fraises&#8230; mais \u00e9galement le r\u00e9cit d\u2019un t\u00e9lescopage linguistique avec la langue bretonne.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Lors des violents combats qui lib\u00e9r\u00e8rent la presqu\u2019\u00eele de Plougastel de l\u2019occupation allemande (21-30 ao\u00fbt 1944), tombe le 23 ao\u00fbt le soldat de premi\u00e8re classe John W. Luttrell, membre du 15e r\u00e9giment de cavalerie am\u00e9ricaine. Seize ans plus tard, son neveu Bill Luttrell, accompagn\u00e9 de son \u00e9pouse Mary, alors en voyage de noces en Europe, passent se recueillir dans le carr\u00e9 militaire du cimeti\u00e8re de Plougastel-Daoulas. Ils ont pr\u00e9vu de visiter ensuite la r\u00e9gion durant une journ\u00e9e avant de repartir pour Brest et de rentrer dans leur ville de Monterey, au sud de San Francisco (Californie). Du moins c\u2019est ce qu\u2019ils avaient envisag\u00e9, ne se doutant pas qu\u2019une partie importante de leur existence, sinon de l\u2019histoire de la fraisiculture de Plougastel-Daoulas en serait troubl\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La fraise portera-t-elle ses fruits\u00a0?<br \/>\n<\/strong><br \/>\nMary Luttrell, dans ses m\u00e9moires intitul\u00e9es de fa\u00e7on revancharde\u00a0<em>Strawberry fields of honor\u00a0<\/em>(1982), \u00e9crit\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Nous sommes tomb\u00e9s sous le charme pittoresque, la beaut\u00e9 de la presqu\u2019\u00eele, sous l\u2019emprise de cette Cornouaille bretonne, et cela nous a renvoy\u00e9s \u00e0 l\u2019origine de nos familles britanniques en Cornouailles, avant leur \u00e9migration aux\u00a0\u00c9tats-Unis\u00a0libres d\u2019Am\u00e9rique. Et surtout, quel ne fut pas notre choc d\u2019apprendre qu\u2019ici aussi on cultivait des fraises depuis le XVIIIe\u00a0si\u00e8cle\u00a0! Entre la m\u00e9moire de notre regrett\u00e9 John William, cette surprise de retrouver ici autant nos racines que les rejets des fraisiers, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de rester vivre et entreprendre \u00e0 Plougastel-Daoulas.\u00a0\u00bb<\/em> Car co\u00efncidence aussi incroyable que le fait qu\u2019un certain Am\u00e9d\u00e9e-Fran\u00e7ois Fr\u00e9zier introduisit en 1740 la fraise du Chili dans sa propri\u00e9t\u00e9 de Plougastel, le couple Luttrell \u00e9tait lui-m\u00eame exploitant d\u2019une des centaines d\u2019exploitations familiales de fraisiculture de la vall\u00e9e de Monterey.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques semaines plus tard, les Luttell vendent leur petite exploitation californienne et, nantis d\u2019un coquet b\u00e9n\u00e9fice, acqui\u00e8rent pr\u00e8s de Plougastel, tr\u00e8s au-dessus de leur prix, une trentaine d\u2019hectares bien expos\u00e9s et une fermette de fraisiculteur appartenant au p\u00e8re Kervalla. Ils sont r\u00e9solus \u00e0 y appliquer ce qu\u2019on appelait alors, en souvenir du d\u00e9barquement massif et riche de moyens des forces alli\u00e9es, <em>\u00ab\u00a0la m\u00e9thode am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le p\u00e8re Kervella d\u00e9clarera trois ans plus tard \u00e0\u00a0Ouest France\u00a0en revenant sur la faillite du couple intervenue entre temps :<em> \u00ab\u00a0Je les avais pourtant vus venir. Je les\u00a0avais m\u00eame pr\u00e9venus en leur disant\u00a0<\/em>\u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas parce que vous nous avez ramen\u00e9 les chaussettes en nylon, le chouing gomme et de la musique de sauvage que vous ne serez pas aux fraises&#8230;\u00a0\u00bb, <em>mais ils ont compris le contraire. Ils ont pris cela comme un encouragement.\u00a0Ils m\u2019ont dit qu\u2019ils avaient la p\u00e8che\u00a0; j\u2019ai rien compris du coup, car je croyais qu\u2019ils \u00e9taient du m\u00e9tier\u00a0\u00bb.<\/em>\u00a0On verra que ce premier probl\u00e8me li\u00e9 \u00e0 la barri\u00e8re linguistique ne sera h\u00e9las pas le dernier&#8230; Kervella, d\u2019ailleurs, restera convaincu que <em>\u00ab\u00a0les Am\u00e9ricains sont plus \u00e0 l\u2019ouest que nous\u00a0\u00bb.<br \/>\n<\/em><br \/>\n<strong>La swinging presqu\u2019\u00eele<br \/>\n<\/strong><br \/>\nDans les ann\u00e9es soixante, la fraise de Plougastel n\u2019est plus aussi florissante qu\u2019elle le fut au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. La Seconde Guerre mondiale a mis \u00e0 mal les exploitations qui peinent \u00e0 retrouver leur production d\u2019antan malgr\u00e9 les tentatives r\u00e9it\u00e9r\u00e9es de d\u00e9velopper des soci\u00e9t\u00e9s coop\u00e9ratives de producteurs vendeurs, et la gariguette qui sauvera la fraisiculture fran\u00e7aise ne sera invent\u00e9e par Georgette Risser de l\u2019INRA Avignon qu\u2019en 1970. Toutefois, en 1961, l\u2019\u00e9tat de marasme de la fraise plougastellenne ne freine pas le couple Luttrell qui arrive avec une d\u00e9termination et des visions qu\u2019il veut d\u2019avant-garde, nimb\u00e9 d\u2019une certitude tr\u00e8s \u00ab nouveau monde lib\u00e9rateur \u00bb et bard\u00e9 de plants de fraisiers californiens qu\u2019il juge aptes \u00e0 dynamiser la production locale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bill Luttrell embauche une vingtaine de saisonniers et applique des m\u00e9thodes d\u2019exploitation intensives sous serres. En pleine euphorie\u00a0sixties, les Luttrell bousculent le calme de Plougastel-Daoulas et intriguent, quoique certains restent observateurs, peu dupes, sinon goguenards. Le p\u00e8re Kervalla raconte que <em>\u00ab\u00a0fallait les voir mettre leur musique de touistt \u00e0 fond toute la journ\u00e9e dans les serres par le truchement de leurs appareils \u00e9lectriques et sonores\u00a0dignes\u00a0de l\u2019Ankou. Les fraises vibraient au bout des tiges\u00a0! Mais on peut pas leur reprocher de pas vouloir s\u2019int\u00e9grer, on entendait Itsy Bitsy petit bikiny de la Dalida, mais en am\u00e9ricain, toute la journ\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 l\u2019autre bout de la ville. On en avait tous la gigote, \u00e0 force. Apr\u00e8s, fallait voir si c\u2019\u00e9tait bon pour les fraises&#8230; Du coup, on\u00a0n\u2019en est pas revenus quand ils ont eu leur premi\u00e8re grosse r\u00e9colte, en 61\u00a0; une r\u00e9colte comme on\u00a0n\u2019en avait jamais vu ici. Les fraises \u00e9taient \u00e9normes, comme les melons de chez ce gros fut\u00e9 de Lagathu. C\u2019est p\u2019t\u00eat de l\u00e0 qu\u2019est partie l\u2019histoire dans le journal qu\u2019il faut faire \u00e9couter du Mozart aux l\u00e9gumes, allez savoir.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une vision\u00a0: la fraise pour tous<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mary Luttrell, galvanis\u00e9e par la production de la premi\u00e8re ann\u00e9e, d\u00e9cide de mettre ses visions commerciales en application. Puisque l\u2019export massif de fraises avec l\u2019Angleterre ne marche gu\u00e8re depuis la guerre, elle envisage de repenser les circuits de vente et de distribution. D\u00e9sormais, on ne se contentera plus de ramasser les fraises en les disposant dans des barquettes pour les empiler dans des camions ou des containers. Mary, elle, veut faire livrer les barquettes au plus t\u00f4t dans la moindre \u00e9picerie, la moindre boulangerie, et m\u00eame chez les particuliers. <em>\u00ab\u00a0Chez nous, se souvient-elle,\u00a0des jeunes gens distribuent le journal \u00e0 v\u00e9lo. Je veux une barquette de fraises dans chaque foyer, chaque matin.\u00a0\u00bb<\/em> Le p\u00e8re Kervalla estime, lui, dans le<em>\u00a0T\u00e9l\u00e9gramme de Brest et de l\u2019Ouest<\/em>, perplexe, que <em>\u00ab\u00a0c\u2019est bien joli de vouloir vendre de la fraise \u00e0 v\u00e9lo, mais c\u2019est fragile, comme affaire. Faut voir si la jeunesse d\u2019aujourd\u2019hui p\u00e9dalera assez vite sous le crachin ou le soleil piquant\u00a0\u00bb.<br \/>\n<\/em><br \/>\nMary Luttrell consacre les derniers fonds du couple, ajout\u00e9s \u00e0 quelques lourds emprunts, \u00e0 la constitution de son r\u00e9seau de distribution. Elle recrute pas moins d\u2019une trentaine de commerciaux et les envoie sillonner la Bretagne. Autre innovation\u00a0: elle s\u2019engage \u00e0 ce que les barquettes de fraises fra\u00eeches arrivent d\u00e8s le lendemain sucr\u00e9es sur les tables et dans les commerces de bouche, quitte \u00e0 appliquer des m\u00e9thodes tayloristes de production que n\u2019aurait pas reni\u00e9es Henri Ford lui-m\u00eame. <em>\u00ab\u00a0J\u2019avais remarqu\u00e9\u00a0\u00bb,<\/em> confie-t-elle dans ses m\u00e9moires,<em> \u00ab\u00a0que beaucoup de vieux\u00a0Bretons, avec l\u2019\u00e2ge, et \u00e0 cause sans doute de\u00a0 ces\u00a0drinks\u00a0\u00e9tranges qu\u2019ils distillent derri\u00e8re leurs maisons, tremblaient \u00e9norm\u00e9ment sur le tard. Or ma philosophie a toujours \u00e9t\u00e9 d\u2019exploiter les talents. C\u2019est \u00e7a la culture am\u00e9ricaine. Aussi, j\u2019ai recrut\u00e9 les plus vieilles personnes de la r\u00e9gion pour sucrer les barquettes.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Des m\u00e9thodes d\u2019un capitalisme \u00e0 l\u2019ancienne toutefois non d\u00e9nu\u00e9 d\u2019une certaine sensibilit\u00e9 sociale et financi\u00e8re protestante, car elle ajoute\u00a0:<em>\u00a0\u00ab\u00a0Il fallait les voir dans le b\u00e2timent se livrer \u00e0 leur t\u00e2che sans effort. Finalement, ils renversaient peu de sucre et on leur a trouv\u00e9 de larges cuill\u00e8res adapt\u00e9es. Tous s\u2019en sentaient m\u00eame valoris\u00e9s\u00a0!\u00a0Des larmes m\u2019en venaient\u00a0\u00bb.<br \/>\n<\/em><br \/>\n<strong>D\u00e9barquement am\u00e9ricain de barquettes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tr\u00e8s vite, le concept de barquettes nature et de barquettes sucr\u00e9es Luttrell suscite de l\u2019enthousiasme et, peu avant la deuxi\u00e8me r\u00e9colte de 1962, les commerciaux reviennent \u00e0 Plougastel avec des carnets de commandes pleins\u00a0: restaurateurs, p\u00e2tissiers, boulangers, \u00e9piciers, traiteurs et m\u00eame les m\u00e9nag\u00e8res sont s\u00e9duits par l\u2019approche moderne et cette toute nouvelle notion du service personnalis\u00e9. Mary recrute dans la foul\u00e9e tout un r\u00e9seau de pr\u00e8s de 200<em> \u00ab\u00a0rameneurs de fraises\u00a0\u00bb<\/em> \u00e9quip\u00e9s de bicyclettes dernier cri nanties de ce luxe qu\u2019est le d\u00e9railleur, et de paniers en osier sur les porte-bagages. Mieux, elle habille ses rameneurs d\u2019une chemise orn\u00e9e du sigle de sa vaste entreprise de livraison intitul\u00e9e <em>DISTRI-BILL,<\/em> en hommage \u00e0 son mari qui sue sang et eau sous les tunnels \u00e0 fraises. Enfin, elle engage des frais de r\u00e9clame dans les journaux locaux\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Recevez vos fraises chaque matin en Distri-Bill\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em>. Tout semble au point. L\u2019avenir s\u2019annonce plus que prometteur, d\u2019autant que la deuxi\u00e8me r\u00e9colte va \u00eatre encore sup\u00e9rieure \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9dente. Et c\u2019est alors que tout d\u00e9rape.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le p\u00e8re Kervalla expliquera \u00e0\u00a0<em>Ouest France<\/em>\u00a0l\u2019ann\u00e9e suivante que tout avait \u00e9t\u00e9 pourtant pr\u00e9visible\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Y a pas de myst\u00e8re. Ici, c\u2019est la Bretagne. On ne cesse de le\u00a0rab\u00e2cher, pourtant : on a une culture \u00e0 nous. Les Ricains, y z\u2019ont rien compris\u00a0; y comprendront jamais\u00a0\u00bb<\/em>.\u00a0La r\u00e9colte est \u00e0 peine termin\u00e9e qu\u2019en effet, une \u00e0 une, puis par centaines, les commandes sont annul\u00e9es. Chaque annonce publicitaire accentue inexplicablement le ph\u00e9nom\u00e8ne. Les commerciaux sont effar\u00e9s, effondr\u00e9s. Le couple Luttrell ahuri n\u2019y comprend rien, paniquant \u00e0 la vue de tous ces salaires de rameneurs et de sucreurs de fraises qu\u2019il va falloir assurer sans qu\u2019aucune rentr\u00e9e d\u2019argent prochaine ne le leur permette. Et surtout ils ne comprennent pas pourquoi les commandes deviennent caduques alors qu\u2019un v\u00e9ritable engouement s\u2019\u00e9tait au d\u00e9part cr\u00e9\u00e9.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que j\u2019avais dit\u00a0?\u00a0Hein\u00a0? J\u2019en m\u2019en doutais\u00a0\u00bb<\/em>,\u00a0avoua le p\u00e8re Kervalla.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La fraise contre la langue<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019explication \u00e9tait simple, mais certainement pas \u00e0 la port\u00e9e du couple d\u2019Am\u00e9ricains. En breton,\u00a0<em>distribil<\/em>\u00a0signifie <em>\u00ab\u00a0en vrac, n\u2019importe comment, en d\u00e9sordre, de travers, sens dessus dessous\u00a0\u00bb<\/em>.\u00a0Lorsque les clients des Luttrell apprenaient que les fraises allaient \u00eatre livr\u00e9es en Distri-Bill, ils prenaient peur et se r\u00e9tractaient. \u00ab<em>\u00a0Les m\u00e9thodes modernes et exp\u00e9ditives, \u00e7a va bien cinq minutes. Faut pas prendre les gens totalement pour des genaoueien. Le distribil, \u00e7a l\u2019a jamais fait. Je comprends m\u00eame pas qu\u2019on s\u2019en vante\u00a0\u00bb<\/em>, expliqua le p\u00e8re Kervalla au\u00a0<em>T\u00e9l\u00e9gramme<\/em>. <em>\u00ab\u00a0Du coup, \u00e7a ne tra\u00eene pas par chez nous\u00a0: les uhesses ont \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9s \u00e0 gohomme, car an hini ne vez ket joa doc\u2019hto\u00f1 pa erru a vez joa doc\u2019hto\u00f1 pa ya kuit\u00a0(Celui qui ne fait pas plaisir en arrivant fait plaisir en partant)\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9alisant qu\u2019ils \u00e9taient accul\u00e9s \u00e0 la faillite, encombr\u00e9s d\u2019une r\u00e9colte exceptionnelle, mais invendable, Bill et Mary Luttrell qui avaient tout engag\u00e9 en une sorte de poker trop rapide virent en quelques jours s\u2019\u00e9crouler leurs espoirs. Accumulant les signes de panique, ils licenci\u00e8rent en masse leur personnel un matin, quelques heures \u00e0 peine avant de tenter de s\u2019enfuir pour la Californie, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s au point de laisser se perdre leurs fraises et d\u2019abandonner leurs biens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leur automobile Daimler fut intercept\u00e9e sur le pont Albert Louppe par une manifestation des rameneurs et de sucreurs de fraises. <em>\u00ab Ah ! Quelle beaut\u00e9 de voir tous ces v\u00e9locip\u00e8des et ces d\u00e9ambulateurs avancer d\u2019un seul pas dans le soleil couchant de la r\u00e9volte, avan\u00e7ant qui en p\u00e9dalant lentement, qui en se h\u00e2tant moins vite ! La jeunesse mouvante et la vieillesse tremblante unies en un m\u00eame geste de r\u00e9bellion contre l\u2019exploitation capitaliste am\u00e9ricaine aux fa\u00e7ons de lib\u00e9rateurs devenus arrogants ! Et tous porteurs de ce bonnet rouge qui signifie \u00e0 la fois l\u2019attachement \u00e0 la fraise et \u00e0 l\u2019esprit d\u2019insoumission n\u00e9 lors de la r\u00e9volte du papier timbr\u00e9 ! Ceux qui \u00e0 genoux et dans la peine ramassaient les fraises sont aujourd\u2019hui debout et dans la dignit\u00e9 devant l\u2019injustice ! \u00bb<\/em>, s\u2019enflamma un gazetier. <em>\u00ab Oui, nous sommes tous Plougastels ! \u00bb.<br \/>\n<\/em><br \/>\nLes Luttrell, quelque peu molest\u00e9s, pass\u00e9s \u00e0 un m\u00e9lange de coulis de fraise et de sucre (le goudron et les plumes locaux) avant d\u2019\u00eatre<em>\u00a0in extremis<\/em>\u00a0\u00e9vacu\u00e9s par les forces de l\u2019ordre, purent regagner Brest, d\u2019o\u00f9 ils partirent pour les \u00c9tats-Unis, rapatri\u00e9s par le Consulat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On \u00e9voqua l\u2019incident jusqu\u2019\u00e0 Paris \u00e0 la suite d\u2019une plainte de l\u2019ambassade am\u00e9ricaine. Le pr\u00e9sident fran\u00e7ais Charles de Gaulle, alors d\u00e9bord\u00e9 par la Guerre d\u2019Alg\u00e9rie, confie \u00e0 Ren\u00e9 Coty en une formule devenue c\u00e9l\u00e8bre tant par sa m\u00e9connaissance du dossier que par son sens de la r\u00e9partie \u00e0 l\u2019emporte-pi\u00e8ce\u00a0: <em>\u00ab\u00a0On a demand\u00e9 aux Am\u00e9ricains de venir balancer des pruneaux aux Teutons, voil\u00e0 qu\u2019ils ram\u00e8nent leur fraise aux Bretons\u00a0\u00bb.<\/em> L\u2019expression<em> \u00ab\u00a0ramener sa fraise\u00a0\u00bb<\/em> restera du coup populaire au point de faire oublier le m\u00e9tier n\u00e9 temporairement \u00e0 Plougastel-Daoulas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Tout \u00e7a, je l\u2019avais senti, mais on va pas se plaindre\u00a0\u00bb<\/em>,\u00a0conclut le p\u00e8re Kervella qui rach\u00e8te l\u2019exploitation des Luttrell l\u2019ann\u00e9e suivante pour une bouch\u00e9e de pain.\u00a0A<em>rabat gwerzha\u00f1 ar vio\u00f9 e revr ar yer\u00a0!\u00a0(Ne pas vendre les \u0153ufs dans le cul des poules !)<\/em>.<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[Chronique parue dans le d\u00e9funt (et regrett\u00e9) web magazine Terri(s)toires le 7 novembre 2013. Pour obtenir le recueil imprim\u00e9 auto\u00e9dit\u00e9 (14 m\u00e9tiers inconnus), \u00e9crivez-moi, il m&rsquo;en reste une vingtaine (gratuit et d\u00e9dicac\u00e9 contre 5 \u20ac de frais d&rsquo;envoi).] Rameneurs et sucreurs de fraises (Plougastel-Daoulas) L\u2019\u00e9tonnante histoire de la tentative d\u2019exploitation de fraisiculture du couple d\u2019Am\u00e9ricains<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":19551,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[5,28],"tags":[],"fm_constellation":[141,143,140],"class_list":["post-19549","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-news","category-vieux-textes"],"acf":[],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/piaille.fr\/@francismizio\/115354481778510656","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19549","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19549"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19549\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19554,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19549\/revisions\/19554"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19551"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19549"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19549"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19549"},{"taxonomy":"fm_constellation","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/fm_constellation?post=19549"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}