{"id":19760,"date":"2025-12-03T10:00:17","date_gmt":"2025-12-03T09:00:17","guid":{"rendered":"https:\/\/francis-mizio.net\/?p=19760"},"modified":"2026-04-11T09:14:42","modified_gmt":"2026-04-11T07:14:42","slug":"on-recoit-parfois-des-textes-etranges","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/2025\/12\/03\/on-recoit-parfois-des-textes-etranges\/","title":{"rendered":"On re\u00e7oit parfois des textes \u00e9tranges de gens qui se prennent la t\u00eate"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;\u00e9criture, le d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9crire, le besoin d&rsquo;\u00e9crire, le mythe de l&rsquo;\u00e9crivain&#8230;, tout cela peut souvent mener nombre d&rsquo;entre nous \u00e0 quelque peu s&rsquo;oublier. On le sait : il suffit de dire que vous \u00eates \u00e9crivain et en face, tout de suite, il y en a qui d\u00e9boule en vous disant que lui aussi \u00e9crit ou voudrait \u00e9crire (dans ce pays o\u00f9 il y a mille fois plus d&rsquo;\u00e9crivants que de lecteurs). <\/strong><br \/>\n<strong>Cela faisait tr\u00e8s longtemps que je n&rsquo;avais pas re\u00e7u de courriels bizarres \u00e9crits par des personnes exalt\u00e9es. (Une fois, il y a une quinzaine d&rsquo;ann\u00e9es, j&rsquo;ai m\u00eame re\u00e7u par la poste un gros dossier de textes inintelligibles agr\u00e9ment\u00e9s de coupures de journaux, de collages d&rsquo;images bizarres qui me mena\u00e7ait de je ne sais plus quoi parce que j&rsquo;\u00e9cris des livres). <\/strong><br \/>\n<strong>Ce 22 octobre 2025 \u00e0 19h22, un courriel d&rsquo;un certain \u00ab\u00a0Anonymo\u00a0\u00bb m&rsquo;est parvenu (j&rsquo;ai attendu avant de le publier ici), envoy\u00e9 en parall\u00e8le \u00e0 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fran%C3%A7ois_Bon\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">l&rsquo;\u00e9crivain Fran\u00e7ois Bon<\/a>. Dites-vous que je re\u00e7ois ce genre de texte alors je ne suis qu&rsquo;un auteur mineur, d\u00e9sormais peu connu et quasiment oubli\u00e9&#8230; Je n&rsquo;ose pas imaginer ce que doivent recevoir les \u00e9crivain.es en vue, les stars de cin\u00e9ma, de t\u00e9l\u00e9, de th\u00e9\u00e2tre, les chanteurs, musiciens vedettes&#8230; Bref, les c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s.<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p><span style=\"color: #800000;\"><strong>Le courriel de \u00ab\u00a0Anonymo\u00a0\u00bb (et je ne sais qu&rsquo;y r\u00e9pondre&#8230;) :\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p>Je ne vous cache pas que je vais \u00e0 la p\u00eache.<br \/>\nPas de panique. Je ne vais pas vous demander des conseils ou de m\u2019ins\u00e9rer dans un r\u00e9seau. Trop fier, sans doute.<br \/>\nJ&rsquo;\u00e9cris. \u00d4 surprise !<br \/>\nMais voil\u00e0, je ne suis pas l&rsquo;auteur r\u00e9gulier qui se l\u00e8ve \u00e0 4 heures du mat&rsquo; tous les jours avec une coupe de champagne aux l\u00e8vres. Pas cette chance.<br \/>\nJ&rsquo;ai pass\u00e9 plus de temps \u00e0 faire croire que j&rsquo;\u00e9tais un id\u00e9aliste altruiste et \u00e0 me mettre dans les veines toutes sortes de saloperies, que je payais en avalant toutes sortes d&rsquo;autres fluides.<br \/>\nBref, je d\u00e9teste Bukowski.<br \/>\nMoi, je crois en la litt\u00e9rature.<br \/>\nPas aux \u00e9diteurs. J&rsquo;ai flair\u00e9 le truc apr\u00e8s avoir lu Dicker, \u00e0 qui on su\u00e7ait la bite \u00e0 longueur d&rsquo;\u00e9mission pour une valeur litt\u00e9raire quasi nulle.<br \/>\nBref.<br \/>\nJe suis un \u00e9crivain polyphonique. Je ne veux pas ressembler \u00e0 \u00e7a :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 120px;\"><em>Beno\u00eet avait bien arrang\u00e9 sa table de travail. Il avait jet\u00e9 au sol la plupart des papiers qui l&rsquo;encombraient \u2014 des factures impay\u00e9es et des relances en grande quantit\u00e9 \u2014, plac\u00e9 un unique stylo-plume et des centaines de cartouches d&rsquo;encre, cinq ramettes de papier blanc de la meilleure qualit\u00e9 dont l&rsquo;une avait \u00e9t\u00e9 ouverte.<br \/>\n<\/em><em>En bonne place, une pile d&rsquo;une centaine de feuilles immacul\u00e9es attendaient bien sagement d&rsquo;\u00eatre couvertes de son \u00e9criture et, bien entendu, un gros carton rempli de beignets au chocolat \u2014 il avait tent\u00e9 les cigarettes un jour plus t\u00f4t mais il trouva que cela modifiait trop le go\u00fbt de ses aliments favoris : la glace \u00e0 la vanille et aux noix de p\u00e9can, par exemple.<br \/>\n<\/em><em>Fin pr\u00eat.<br \/>\n<\/em><em>Par\u00e9 \u00e0 l&rsquo;abordage de la Grande Litt\u00e9rature. Par\u00e9 \u00e0 devenir une l\u00e9gende du stylo qui cis\u00e8le des histoires g\u00e9nialissimes, \u00e0 double voire triple lecture, aux th\u00e8mes extraordinaires, au style flamboyant \u00e0 vous en br\u00fbler les yeux&#8230; Le g\u00e9nie, quoi !<br \/>\n<\/em><em>Mais bon, il faut d&rsquo;abord trouver l&rsquo;id\u00e9e. Celle qui met \u00e0 mort toutes les autres pour enfin donner au monde une parcelle \u2014 certes infime, mais brillantissime de son intelligence sup\u00e9rieure. Il voyait d\u00e9j\u00e0 son nom imprim\u00e9 en lettre d&rsquo;or sur les journaux, s&rsquo;imaginant les interviews radiophoniques et t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es (surtout la t\u00e9l\u00e9vision, Beno\u00eet adorait la t\u00e9l\u00e9vision).<br \/>\n<\/em><em>\u00ab Alors, Mr Croniaud, dites-nous tout. Comment vous est venue l&rsquo;id\u00e9e de ce roman, sans conteste l&rsquo;une des plus grandes r\u00e9ussites de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Ah, cher monsieur Poivre : le g\u00e9nie. L&rsquo;intelligence et le g\u00e9nie, voil\u00e0 tout ! \u00bb<br \/>\n<\/em><em>Le g\u00e9nie, oui. Mais bon. D&rsquo;abord l&rsquo;id\u00e9e.<br \/>\n<\/em><em>\u00ab Voyons \u00bb, se dit-il \u00e0 lui-m\u00eame.<br \/>\n<\/em><em>Il scruta la feuille blanche, comme le sculpteur cherchait la forme dans le marbre. Peut-\u00eatre le texte \u00e9tait-il d\u00e9j\u00e0 inscrit sur la feuille avant m\u00eame que le stylo se pose sur celle-ci.<br \/>\n<\/em><em>L&rsquo;id\u00e9e lui plaisait. Il approcha son visage du blanc de la pile de feuilles et l&rsquo;examina avec la plus grande attention.<br \/>\n<\/em><em>Peut-\u00eatre que&#8230;<br \/>\n<\/em><em>Non. \u00c7a ne fonctionnait pas.<br \/>\n<\/em><em>Il se redressa contrit.<br \/>\n<\/em><em>\u00ab Merde ! \u00bb, fit-il, \u00ab Merde de merde de merde de merde !!! \u00bb<br \/>\n<\/em><em>Il leva sa grosse paluche boudin\u00e9e et velue puis se saisit d&rsquo;un beignet qu&rsquo;il mordit goul\u00fbment.<br \/>\n<\/em><em>Une flaque de chocolat s&rsquo;\u00e9chappa de l&rsquo;\u00e9norme morceau qu&rsquo;il avait en bouche et s&rsquo;\u00e9crasa sur la page blanche.<br \/>\n<\/em><em>\u00ab Me&rsquo;de ! \u00bb, fit-il, \u00ab Me&rsquo;de de me&rsquo;de de me&rsquo;de de me&rsquo;de !!! \u00bb<br \/>\n<\/em><em>Il mastiqua d&rsquo;\u00e9motion.<br \/>\n<\/em><em>Il reposa le beignet qu&rsquo;il avait dans la main et roula en boule cette premi\u00e8re page avant de se rendre compte que la suivante luisait d\u00e9j\u00e0 de la graisse qui maculait ses doigts.<br \/>\n<\/em><em>Quand il s&rsquo;en aper\u00e7ut, il s&rsquo;arr\u00eata net. Il leva les yeux au ciel en g\u00e9missant et se leva. Il ouvrit la porte de sa chambre et tomba nez \u00e0 nez avec la cuisine de sa studinette.<br \/>\n<\/em><em>Il se lava les mains m\u00e9ticuleusement et revint dans sa chambre. Il roula en boule le fichu papier et l&rsquo;envoya dans la corbeille o\u00f9 l&rsquo;attendait l&rsquo;autre.<br \/>\n<\/em><em>Il remarqua que la feuille suivante, elle aussi, avait de belles taches de gras. Il observa l&rsquo;ennemi : cette marbrure huileuse qui tranchait avec la blancheur du papier de la meilleure qualit\u00e9 qui lui avait co\u00fbt\u00e9 la peau du cul.<br \/>\n<\/em><em>\u00ab MERDE ! \u00bb, cria-t-il, \u00ab MERDE DE MERDE DE MERDE DE MERDE !!! \u00bb<br \/>\n<\/em><em>Il prit la liasse et la jeta \u00e0 la poubelle. Il s&rsquo;assit \u00e0 son bureau et mangea le restant de son beignet.<br \/>\n<\/em><em>Il mastiqua un autre beignet, laissant s&rsquo;\u00e9chapper des filets de chocolat sur la table. Il enfourna dans sa bouche un autre beignet et r\u00eavassa. Il imaginait une belle plage avec des noirs en costumes tribaux dansant autour d&rsquo;un feu \u2014 ce serait la nuit. On apporterait une \u00e9norme marmite de fonte avec, flottant entre les diff\u00e9rents l\u00e9gumes dans un bouillon, une ravissante femme. Il voyait une arm\u00e9e coloniale men\u00e9e par le petit ami de cette d\u00e9licieuse nymphe, embusqu\u00e9 derri\u00e8re des buissons, fusil au poing \u2014 \u00d4 Merveille ! Quelle histoire ! \u2014 Et l\u00e0, un suspense effrayant : des lions arrivent derri\u00e8re eux et rugissent \u2014 Du g\u00e9nie, du pur g\u00e9nie ! Il pourrait parler de la mis\u00e8re culturelle africaine, de la grandeur du colonialisme et des rondeurs de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne. Il vit qu&rsquo;il pouvait, avec cette id\u00e9e, donner une ambiance quasi fantastique (dring) et faire contraste entre l&rsquo;homme civilis\u00e9 et la nature hostile et parler de l&rsquo;instinct (dring) en chacun de nous&#8230;<br \/>\n<\/em><em>Du g\u00e9nie. Une notion qui pourrait parler \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 enti\u00e8re et lui valoir le prix (dring) Nobel&#8230; Oh oui ! Oh oui ! Le prix Nobel !<br \/>\n<\/em><em>DRING<br \/>\n<\/em><em>La sonnerie du t\u00e9l\u00e9phone fit faire \u00e0 son esprit une chute brutale qui s&rsquo;amplifia \u00e0 la vue de tout le chocolat qui lui maculait le pantalon (dring).<br \/>\n<\/em><em>\u00ab Merde ! \u00bb, dit-il, \u00ab merde de (l\u00e0, il se leva ; le chocolat tombait en gouttes sur la moquette [dring] alors qu&rsquo;il allait vers le t\u00e9l\u00e9phone) merde de merde !!! \u00bb<br \/>\n<\/em><em>Il d\u00e9crocha, l\u00e9g\u00e8rement enrag\u00e9 :<br \/>\n<\/em><em>\u00ab ALL\u00d4 OUI !<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Bah Beno\u00eet ? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il t&rsquo;arrive, dit une petite voix \u00e9tonn\u00e9e, tu t&rsquo;es encore \u00e9nerv\u00e9 tout seul mon petit bout\u00a0?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Ah Rose&#8230; Excuse-moi, j&rsquo;\u00e9tais en train d&rsquo;\u00e9crire.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Et \u00e7a va bien ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Merveilleux, Rose, MER-VEIL-LEUX ! Je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 si bon, dit Beno\u00eet en se l\u00e9chant les doigts recouverts de chocolat.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Tu crois qu&rsquo;on pourrait se voir ce soir ? \u00c7a fait si longtemps et&#8230; (elle chuchote presque) J&rsquo;ai terriblement envie.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Ah oui ? Enfin, Rose, enfin ! Tu sais bien que je pr\u00e9f\u00e8re garder toute mon \u00e9nergie quand j&rsquo;\u00e9cris, ma petite loutre. Surtout mon \u00e9nergie sexuelle. C&rsquo;est IN-DIS-PEN-SABLE ! J&rsquo;ai lu \u00e7a quelque part o\u00f9 il faisait le parall\u00e8le entre l&rsquo;\u00e9jaculation et la sortie de l&rsquo;encre du stylo \u00e0 plume de l&rsquo;\u00e9crivain romantique (en disant cela, il eut l&rsquo;impression que le t\u00e9l\u00e9phone devint gluant, il comprit quand il vit le chocolat fondu entre ses doigts et le combin\u00e9).<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Ah ! \u00bb<br \/>\n<\/em><em>Il y eut un silence. Beno\u00eet ne s&rsquo;en rendit pas compte tant il \u00e9tait occup\u00e9 \u00e0 l\u00e9cher les doigts chocolat\u00e9s de son autre main en pensant qu&rsquo;il lui faudrait certainement l\u00e9cher le combin\u00e9 avant de poursuivre la conversation philosophique qu&rsquo;il entretenait avec la charmante Rose.<br \/>\n<\/em><em>\u00ab Et quand pourra-t-on se voir, alors ? demanda-t-elle, inqui\u00e8te.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Hum mmm, mmm (sa langue \u00e9tait occup\u00e9e \u00e0 l\u00e9cher le combin\u00e9 du t\u00e9l\u00e9phone)<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Quoi ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Je disais : je travaille, moi !<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Bah ! N&rsquo;importe quoi ! T&rsquo;es au ch\u00f4mage, mon bichon ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Je te parle d&rsquo;un travail bien plus important que ces postes sans envergure propos\u00e9s par ces entreprises esclavagistes. Je te parle d&rsquo;art. Je te parle de ma prose. Je te parle de mots qui pourraient bien changer la face du monde, ma pauvre amie ignorante.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Ah oui ! Au fait, en parlant de \u00e7a ! Tu as enfin chang\u00e9 tes draps ? Parce que j&rsquo;en ai achet\u00e9 au cas o\u00f9&#8230;<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Rose ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Oui ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Tu m&#8217;emmerdes ! \u00bb<br \/>\n<\/em><em>Il raccrocha, soulag\u00e9 de ne plus avoir \u00e0 parler des bassesses mat\u00e9rielles de ce monde&#8230; Changer les draps !!!<br \/>\n<\/em><em>Il alla quand m\u00eame en v\u00e9rifier l&rsquo;odeur, et il prendrait bien un petit beignet, comme \u00e7a, en passant.<br \/>\n<\/em><em>Le t\u00e9l\u00e9phone sonna de nouveau alors que Beno\u00eet l\u00e9chait les draps tach\u00e9s de chocolat (maudit beignet !) \u2014 Et Rose avait raison, les draps sentaient mauvais.<br \/>\n<\/em><em>Il courut vers le t\u00e9l\u00e9phone, furieux qu&rsquo;on le d\u00e9range en plein travail cr\u00e9atif (l\u00e9cher laissait libre cours \u00e0 son imagination d\u00e9brid\u00e9e). Il d\u00e9crocha.<br \/>\n<\/em><em>\u00ab Tu vas me foutre la paix, Rose ! \u00c0 moi et \u00e0 mon \u00e9jaculation cr\u00e9ative, bordel de Dieu !<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Ne jure pas, mon b\u00e9b\u00e9, ne jure pas ! fit une voix de femme autoritaire.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Maman ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Elle-m\u00eame !<br \/>\n<\/em><em>\u2014 \u00c7a&#8230; \u00e7a va ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Oh ! Tu sais, il y a mon arthrite qui me fait bien souffrir, mes yeux ne voient plus tr\u00e8s bien, j&rsquo;ai mal aux jambes et je crois bien que j&rsquo;ai des h\u00e9morro\u00efdes, sans parler de ton p\u00e8re qui entretient au mieux ma d\u00e9pression&#8230; Sinon, \u00e7a va.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Et papa ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Une petite crise cardiaque, sans plus ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 QUOI ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Ne t&rsquo;inqui\u00e8te pas, mon ange, ton p\u00e8re va bien. Trop bien m\u00eame&#8230; Figure-toi que \u00e7a ne l&#8217;emp\u00eache absolument pas d&rsquo;\u00eatre toujours aussi \u00e9pouvantable avec moi&#8230;<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Il est \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Oh non ! Et puis \u00e7a s&rsquo;est pass\u00e9 il y a deux mois. On n&rsquo;a pas voulu te pr\u00e9venir pour ne pas que tu t&rsquo;inqui\u00e8tes. Je m\u2019inqui\u00e8te, moi, quand tu t&rsquo;inqui\u00e8tes. \u00c7a me d\u00e9prime encore plus (elle sanglote). Et tu ne voudrais tout de m\u00eame pas que ta pauvre m\u00e8re aggrave sa d\u00e9pression. C&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 tellement dur avec ton p\u00e8re, mes h\u00e9morro\u00efdes et tout \u00e7a.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Oh maman ! Je suis d\u00e9sol\u00e9.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Oui. Bah tu peux. \u00c0 m&rsquo;avoir laiss\u00e9e seule avec ce grand connard qu&rsquo;est ton p\u00e8re. Et sinon, toi, \u00e7a va ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Oui, oui, \u00e7a va. Je travaille.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 C&rsquo;EST VRAI ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Je travaille \u00e0 mon livre.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Ah !<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Oui !<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Le livre.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Voil\u00e0.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Rappelle-moi. Tu l&rsquo;as bien commenc\u00e9 \u00e0 12 ans, ce livre ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Oui.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Et tu as quel \u00e2ge aujourd&rsquo;hui ?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Quarante ans. Oui, mais bon, Maman. Ces choses-l\u00e0 ne sont pas \u00e0 prendre \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re, tu sais.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Des clous ! T&rsquo;es un abruti comme ton p\u00e8re ! Pourquoi tu ne trouves pas un bon petit travail, que tu n&rsquo;\u00e9pouses pas une gentille fille et que tu ne me fasses pas un beau petit-fils ? Tu veux faire mourir ta pauvre m\u00e8re, c&rsquo;est \u00e7a\u00a0?<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Maman ! fit Beno\u00eet, laissant tra\u00eener la derni\u00e8re syllabe.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Prends pas ton air condescendant, imb\u00e9cile, ou je te d\u00e9sh\u00e9rite&#8230; Fils ingrat. T&rsquo;es invit\u00e9 \u00e0 manger \u00e0 la maison ce week-end&#8230; Pour ton anniversaire.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Mais maman, je travaille sur&#8230;<br \/>\n<\/em><em>\u2014 JE M&rsquo;EN FOUS, BENO\u00ceT ! Tu viens, un point c&rsquo;est tout, \u00e0 treize heures samedi. Je pourrais avaler toute ma bo\u00eete de somnif\u00e8res si tu oses ne pas venir.<br \/>\n<\/em><em>\u2014 Mam&#8230;<\/em><em>\u2014 Tut ! Pas de ce ton-l\u00e0 avec moi. Et habille-toi bien. \u00c0 samedi&#8230; \u00bb<br \/>\n<\/em><em>Beno\u00eet entendit le combin\u00e9 s&rsquo;\u00e9loigner de la bouche de sa m\u00e8re avec soulagement. Soudain :<br \/>\n<\/em><em>\u00ab ET BON ANNIVERSAIRE, FILS D&rsquo;IMB\u00c9CILE ! \u00bb<br \/>\n<\/em><em>Et elle raccrocha.<\/em><\/p>\n<p>Voil\u00e0.<br \/>\nEn ce moment, j&rsquo;\u00e9cris en dilettante un polar. Style :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 80px;\"><em>\u00ab\u00a0Il aimait les \u00e9toiles.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<em><br \/>\nSon regard est sec, vide, terne. Il voit au-del\u00e0 de sa tasse de caf\u00e9, loin dans le pass\u00e9.<\/em><br \/>\n<em>\u00ab\u00a0Putain ! Dit comme \u00e7a, \u00e7a a l&rsquo;air con. Mais c&rsquo;\u00e9tait vraiment son truc. On l&rsquo;a gard\u00e9 longtemps, son t\u00e9lescope. Je ne sais pas o\u00f9 il a atterri. Peut-\u00eatre dans un carton, quelque part. Je ne sais pas. \u2014 Vous l&rsquo;aviez achet\u00e9 finalement ?\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<em>Ses yeux luisent. Un tremblement dans la voix, l\u00e9ger.<\/em><br \/>\n<em>\u00ab\u00a0Il \u00e9conomisait depuis des mois pour ce t\u00e9lescope. Ce cadeau, on a d\u00e9cid\u00e9 qu&rsquo;on devait le faire. M\u00eame si c&rsquo;\u00e9tait le seul qu&rsquo;il devait y avoir sous le sapin.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<em>Il soupire.<\/em><br \/>\n<em>\u00ab\u00a0Moi, j&rsquo;en ai rien \u00e0 foutre des \u00e9toiles. Ce que m&rsquo;a appris Tahar, c&rsquo;est la Grande Ourse, la Petite Ourse et l&rsquo;\u00c9toile Polaire. J&rsquo;avoue que je l&rsquo;\u00e9coutais \u00e0 moiti\u00e9. J&rsquo;\u00e9tais plut\u00f4t football. Je me demande maintenant s&rsquo;il ne s&rsquo;y est pas mis pour me faire plaisir.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<em>Un sourire fugace avant qu&rsquo;il ne fronce les sourcils.<\/em><br \/>\n<em>\u00ab\u00a0Tout le monde adore les ann\u00e9es 80&#8230; Pas moi. On nous traitait de bicots. Les gendarmes \u00e9taient limites. Un Arabe de plus ou de moins&#8230; Je suis pass\u00e9 entre les gouttes : mon p\u00e8re voulait absolument m&rsquo;appeler Gilles.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<em>Silence.<\/em><br \/>\n<em>\u00ab\u00a0Les gendarmes ont dit qu&rsquo;il avait fugu\u00e9. Son cartable, on l&rsquo;a retrouv\u00e9 derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9picerie. Il voulait me faire une surprise et me rejoindre \u00e0 la gare. Il a voulu faire du stop. Il avait 13 ans. C&rsquo;\u00e9tait le 7 novembre 1985.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<em>C&rsquo;est le genre de trucs que je fais dans mon coin.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Mais en ce moment, j&rsquo;\u00e9cris un truc fi\u00e9vreux, dense et coh\u00e9rent, de sa conception \u00e0 sa publication.<br \/>\n<\/em>Pour l&rsquo;\u00e9crire, j&rsquo;ai bazard\u00e9 tous les parasitages comme les amis ou la famille. J&rsquo;ai besoin de parler avec des adultes de cuisine, de structure, de rythme.<br \/>\nJe travaille \u00e0 l&rsquo;os, je densifie et je rabote tout effet de style pour atteindre une parole pure, celle d&rsquo;un gamin enrag\u00e9 qui n&rsquo;a pas forc\u00e9ment une grammaire aff\u00fbt\u00e9e.<br \/>\nMais par contre, derri\u00e8re, j&rsquo;utilise toutes les techniques de manipulation (explosion du fusil de Tchekhov, jeu avec les clich\u00e9s et avec les attentes, tout en respectant la forme classique de la trag\u00e9die grecque).<br \/>\nInvendable, quoi.<br \/>\nMais je me fais chier \u00e0 l&rsquo;\u00e9crire, \u00e0 le polir, \u00e0 descendre dans la mine pour retrouver la rage d&rsquo;antan, celle qui vous file un ulc\u00e8re et vous fait cracher du sang.<br \/>\nJe veux arracher des morceaux de r\u00e9el.<br \/>\nEt j&rsquo;ai juste besoin de savoir qu&rsquo;il y a des gens qui savent ce que c&rsquo;est.<br \/>\nC&rsquo;est tout.<br \/>\nEn esp\u00e9rant que ce mail vous aura diverti.<br \/>\nC&rsquo;est un mail commun \u00e0 Fran\u00e7ois Mizio et \u00e0 Fran\u00e7ois Bon. Je lirai vos livres un de ces quatre, promis. Faut juste que je m&rsquo;en tape quelques-uns pour ce que je fais.<br \/>\nAh oui, je suis anonyme.<br \/>\nC&rsquo;est mieux. Le sujet du livre et les d\u00e9tails me mettent en danger, donc je vais \u00e9viter de trop m&rsquo;\u00e9pancher sur le personnel. J&rsquo;utilise un compte Gmail d\u00e9di\u00e9 pour cette correspondance. Je mettrai sans doute du temps \u00e0 r\u00e9pondre.<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #800000;\">Deux jours plus tard, envoy\u00e9 \u00e0 4h53, ce message :<br \/>\n<\/span><\/strong><br \/>\nBonjour,<br \/>\nJe suis d\u00e9sol\u00e9 de vous avoir d\u00e9rang\u00e9. Tout cela n&rsquo;a plus aucune importance.<br \/>\nMerci du temps que vous m&rsquo;avez accord\u00e9.<br \/>\nPrenez soin de vous, la vie est courte.<br \/>\nLa lune, cette nuit, s&rsquo;est cach\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9criture, le d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9crire, le besoin d&rsquo;\u00e9crire, le mythe de l&rsquo;\u00e9crivain&#8230;, tout cela peut souvent mener nombre d&rsquo;entre nous \u00e0 quelque peu s&rsquo;oublier. On le sait : il suffit de dire que vous \u00eates \u00e9crivain et en face, tout de suite, il y en a qui d\u00e9boule en vous disant que lui aussi \u00e9crit ou<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":19761,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[33,5],"tags":[],"fm_constellation":[139],"class_list":["post-19760","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-mode-degrade","category-news"],"acf":[],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/piaille.fr\/@francismizio\/115654816164606211","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19760","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19760"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19760\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20554,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19760\/revisions\/20554"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19761"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19760"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19760"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19760"},{"taxonomy":"fm_constellation","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/fm_constellation?post=19760"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}