{"id":21211,"date":"2026-01-22T10:00:10","date_gmt":"2026-01-22T09:00:10","guid":{"rendered":"https:\/\/francis-mizio.net\/?p=21211"},"modified":"2026-04-11T10:57:06","modified_gmt":"2026-04-11T08:57:06","slug":"metiers-inconnus-sacheuses-de-planter-les-choux-fougere-vendee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/2026\/01\/22\/metiers-inconnus-sacheuses-de-planter-les-choux-fougere-vendee\/","title":{"rendered":"[M\u00e9tiers inconnus] Sacheuses de planter les choux (Fouger\u00e9, Vend\u00e9e)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>[Chronique parue dans le d\u00e9funt (et regrett\u00e9) web magazine Terri(s)toires le 26 mars 2014. Pour obtenir le recueil imprim\u00e9 auto\u00e9dit\u00e9 (14 m\u00e9tiers inconnus),<a href=\"mailto:francismizio@wanadoo.fr\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"> \u00e9crivez-moi,<\/a> il m&rsquo;en reste une vingtaine (gratuit et d\u00e9dicac\u00e9 contre 5 \u20ac de frais d&rsquo;envoi).<br \/>\n<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<h2 style=\"text-align: center;\">Sacheuses de planter les choux (Fouger\u00e9, Vend\u00e9e)<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em> Lorsque dans les ann\u00e9es trente, l\u2019abb\u00e9 Bacle de Treize-Vents, en Vend\u00e9e, ach\u00e8ve de mettre au point et de faire conna\u00eetre sa machine \u00e0 planter les choux, il manque de cr\u00e9er un des mouvements historiques de lutte contre la soci\u00e9t\u00e9 industrielle de l\u2019ampleur de la r\u00e9volte des Canuts lyonnais, sinon des Luddites anglais. \u00c0 sa t\u00eate, Florestine Herbetreau, cheffe de l\u2019oubli\u00e9e <\/em>\u00ab\u00a0Sororit\u00e9 chorale des sacheuses de planter les choux\u00a0\u00bb<em> de Fouger\u00e9, en Vend\u00e9e. <\/em><\/strong><em>(Photographie ci-dessus : l&rsquo;abb\u00e9 Bacle inventeur de la machine \u00e0 planter les choux).\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On oublie, bien que notre \u00e9poque soit d\u00e9sormais tr\u00e8s sensibilis\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cologie, au durable, au bio, \u00e0 la lutte contre la malbouffe industrielle, \u00e0 la m\u00e9canisation destructrice d&#8217;emplois, que celle-ci a connu des personnalit\u00e9s avant-gardistes, des p\u00e9riodes pr\u00e9monitoires sur ces th\u00e8mes. La vie de Florestine Herbetreau, derni\u00e8re cheffe de la <em>\u00ab\u00a0Sororit\u00e9 chorale vend\u00e9enne des sacheuses de planter les choux\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0en t\u00e9moigne pourtant. Quelle amn\u00e9sie, quelle censure du syst\u00e8me ont pu la faire oublier ? R\u00e9tablissons la v\u00e9rit\u00e9 sur ce qui fut une lutte pionni\u00e8re, h\u00e9las perdue, contre les d\u00e9rives naissantes de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Resituons : le chou est une des cultures incontournables de Vend\u00e9e, envahissant la majorit\u00e9 des terres cultiv\u00e9es depuis le XVIIe\u00a0si\u00e8cle au moins, au point que le sobriquet de <em>\u00ab\u00a0ventre \u00e0 choux\u00a0\u00bb<\/em>, attribu\u00e9 aux locaux et remontant aux Guerres de Vend\u00e9e, perdure jusqu\u2019\u00e0 nos jours. Le chou, normalement destin\u00e9 au b\u00e9tail, est pour les Parisiens ou les Nantais un stigmate de la \u00ab plouquitude \u00bb vend\u00e9enne suppos\u00e9e, parce que, affirme-t-on perfidement, les habitants s\u2019en nourriraient. Pourtant c\u2019est toute une \u00e9conomie r\u00e9gionale qui en d\u00e9pend gr\u00e2ce aux caract\u00e9ristiques m\u00e9t\u00e9orologiques locales favorables \u00e0 ce v\u00e9g\u00e9tal. Une formule devenue depuis fameuse d\u2019un journaliste du <em>Progr\u00e8s Saintongeais<\/em> ne dit-elle pas d\u2019ailleurs : <em>\u00ab En Vend\u00e9e, le chou peut faire p\u00e9ter la baraque ! \u00bb<\/em> ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019existence de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de planteurs de choux fit appara\u00eetre une institution unique dans l\u2019histoire, cr\u00e9\u00e9e et financ\u00e9e par mis\u00e9ricorde et par l\u2019\u00c9v\u00each\u00e9 : celle de la <em>\u00ab\u00a0Sororit\u00e9 chorale vend\u00e9enne des sacheuses de planter les choux\u00a0\u00bb<\/em>. Le r\u00f4le de cette vingtaine de femmes civiles <em>\u00ab\u00a0initi\u00e9es\u00a0\u00bb<\/em> consistait \u00e0 diffuser\u00a0<em>a capella\u00a0<\/em>et \u00e0 pied, dans les fermes et villages, les bonnes techniques vend\u00e9ennes \u00e9prouv\u00e9es de plantage du chou (des joueurs de fifres mobilis\u00e9s \u00e0 l\u2019origine ayant \u00e9t\u00e9 lapid\u00e9s par des villageois exc\u00e9d\u00e9s, ces musiciens n\u2019ont plus \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9s). La chorale, tant militante que p\u00e9dagogique, entonnait, sur les places ou les cours, un air depuis devenu, par d\u00e9su\u00e9tude, une c\u00e9l\u00e8bre comptine enfantine :\u00a0<em>Savez-vous planter les choux \/ \u00c0 la mode, \u00e0 la mode \/ Savez-vous planter les choux \/ \u00c0 la mode de chez nous.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le plantage \u00e0 la mode vend\u00e9enne<\/strong><br \/>\nChacun conna\u00eet les techniques initiales promues dans cette synth\u00e8se chant\u00e9e : plantation des choux avec les pieds, avec les mains, mais aussi, et c\u2019est plus surprenant, avec le coude ou avec le nez. Or ces deux derni\u00e8res techniques exp\u00e9rimentales avaient \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9es, d\u00e8s le d\u00e9but du XVIIe\u00a0si\u00e8cle, par refus des s\u0153urs de la Mormaison et de celles de la Visitation \u00e0 l\u2019hospice de La Roche-sur-Yon de prendre en charge les bless\u00e9s au pr\u00e9texte que\u00a0<em>\u00ab\u00a0Les Vend\u00e9ens, pauvres et accabl\u00e9s \u00e9tant plut\u00f4t du genre \u00e0 se moucher du coude, du coup on se retrouvait avec de doubles handicaps\u00a0\u00bb<\/em>.\u00a0L\u2019objectif principal des tourn\u00e9es de la Sororit\u00e9 chorale \u00e9tait bien de faire \u0153uvre de persuasion afin que les Vend\u00e9ens cessent, pour ces raisons de sant\u00e9 publique, de planter les choux avec le coude ou le nez. Apr\u00e8s quelques chants (excluant donc les couplets \u00e9voquant ces parties du corps), quelques pas de danse et gestes gracieux li\u00e9s \u00e0 la promotion exclusive du plantage du chou \u00e0 la main et au pied, les \u00ab\u00a0sacheuses\u00a0\u00bb distribuaient des petits livrets contenant des conseils tant sur les vari\u00e9t\u00e9s de chou que les meilleurs moments de l\u2019ann\u00e9e pour le cultiver.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Techniques am\u00e8res<\/strong><br \/>\nFlorestine Herbetreau, femme de caract\u00e8re et Vend\u00e9enne muscl\u00e9e et tonique, \u00e9lev\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00a0<em>\u00ab\u00a0\u00e9beurerie de chou\u00a0\u00bb <\/em>(on racontait qu\u2019elle avait assomm\u00e9 un \u00e2ne et son propri\u00e9taire d\u2019un coup de t\u00eate parce que l\u2019un des deux l\u2019avait appel\u00e9e <em>\u00ab\u00a0Chouchou\u00a0\u00bb<\/em>), avait grimp\u00e9 rapidement les \u00e9chelons de la Sororit\u00e9 chorale. Cette orpheline, fille de paysans pauvres dirigeait, depuis 1925, la chorale de pros\u00e9lytes avec une rigueur toute militaire, mais p\u00e9trie de principes qu\u2019elle savait toutefois assouplir par ouverture d\u2019esprit. Ainsi, quoique pour elle planter les choux avec les mains \u00e9tait une technique pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 la technique avec les pieds (qui, estimait-on selon les \u00e9coles, ab\u00eemait les plants de choux, du moins retardait quelque peu leur croissance en les enfon\u00e7ant un peu de trop sous terre), elle se gardait de la favoriser par souci de pluralisme, sinon par une certaine \u00e9thique qu\u2019on pourrait qualifier de nos jours de politique :\u00a0<em>\u00ab Le chou, \u00e7a se plante comme les gens veulent, certes&#8230; et l\u2019\u00c9v\u00each\u00e9 ne s\u2019est pas prononc\u00e9 sur la technique avec les pieds \u00bb<\/em>, disait-elle, avant de proph\u00e9tiser d\u2019une fa\u00e7on stup\u00e9fiante, vu d\u2019aujourd\u2019hui : <em>\u00ab\u00a0Il est vrai que toute technique traditionnelle est respectable. Bien s\u00fbr, avec les mains, il faut davantage se baisser. Avec les pieds, \u00e7a va plus vite, mais cela nuit quelque peu \u00e0 notre r\u00e9putation en termes\u00a0de qualit\u00e9 du travail en Vend\u00e9e. Vous verrez qu\u2019un jour des gens \u00e9diteront des normes sur toute la France, sinon l\u2019Europe, et cela finira par nous porter pr\u00e9judice. L\u2019ennemi de la Vend\u00e9e travailleuse n\u2019est-il pas le chou de Bruxelles ?\u00a0\u00bb<\/em>. Cette femme pr\u00e9sciente, \u00e0 l\u2019intelligence aigu\u00eb, n\u2019avait toutefois pas pr\u00e9vu un mauvais coup de l\u2019histoire : l\u2019apparition de l\u2019abb\u00e9 Bacle, cur\u00e9 de Treize-vents (Vend\u00e9e) et inventeur de la machine \u00e0 planter les choux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une invention humaniste<\/strong><br \/>\nLe jeune pr\u00eatre, d\u00e8s l\u2019attribution de sa cure en 1919, est boulevers\u00e9 par le plantage du chou tel qu\u2019il est alors pratiqu\u00e9 dans les campagnes o\u00f9 la p\u00e9dagogie de la Sororit\u00e9 chorale n\u2019est pas parvenue. Nombre de ses paroissiens en t\u00e9moignent :\u00a0<em>\u00ab\u00a0Il\u00a0ne cessait de nous parler, dans ses pr\u00eaches, des pauvres \u00e2mes affect\u00e9es \u00e0 la culture du chou : qui le nez ou le coude en sang, qui les reins cass\u00e9s ou les chevilles tordues travaillant \u00e0 la mode de chez nous. Il disait que ce n\u2019\u00e9tait pas Dieu possible, toutes ces conditions de travail, toute la douleur de ces choux, cailloux, genoux.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019id\u00e9e d\u2019apporter le progr\u00e8s, l\u2019abb\u00e9 con\u00e7oit avec des ing\u00e9nieurs choletais sa machine \u00e0 planter les choux (exploitable aussi pour le tabac, la pomme de terre, le topinambour&#8230;) et entreprend de la populariser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque la planteuse de choux m\u00e9canique arrive \u00e0 Fouger\u00e9 (\u00e0 50 km de Treize-Vents) en 1931, elle d\u00e9clenche un v\u00e9ritable bazar, au grand dam de l\u2019abb\u00e9. Pour Florestine et ses cons\u0153urs de la chorale, la machine ne va pas, en effet, seulement cr\u00e9er du ch\u00f4mage chez les ouvriers agricoles (une machine tir\u00e9e par des b\u0153ufs peut remplacer jusqu\u2019\u00e0 six personnes) : c\u2019est aussi la fin d\u2019une \u00e9poque, la disparition annonc\u00e9e de<em> \u00ab\u00a0la mode de chez nous\u00a0\u00bb<\/em>, et, bien \u00e9videmment, de la Sororit\u00e9 chorale elle-m\u00eame. Un dramatique et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 combat s\u2019engage alors entre la tradition et la modernit\u00e9, entre ruralit\u00e9 et violente main-mise de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle sur le monde paysan\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La guerre du chou<\/strong><br \/>\nApr\u00e8s quelques semaines pass\u00e9es \u00e0 tenter de persuader les villageois vend\u00e9ens qu\u2019il ne faut pas s\u2019\u00e9quiper de la machine, Florestine et les autres sacheuses de planter les choux d\u00e9cident, lors d\u2019une r\u00e9union tenue une nuit t\u00e9n\u00e9breuse, de passer \u00e0 une forme de lutte plus muscl\u00e9e, s\u2019inspirant de deux mouvements ouvriers : celui des Luddites au Royaume-Uni un si\u00e8cle auparavant, et celui des Canuts lyonnais, qui vient d\u2019\u00e9clater un mois plus t\u00f4t, tous deux mouvements insurrectionnels qui lutt\u00e8rent contre l\u2019irruption des m\u00e9tiers \u00e0 tisser, cr\u00e9ateurs de ch\u00f4mage et de baisse des salaires dans la profession d\u2019ouvrier de filature. Forte de son charisme et de ses arguments, Florestine parvient \u00e0 convaincre ses cons\u0153urs qui se disent pr\u00eates \u00e0 en d\u00e9coudre au cri de <em>\u00ab La machine nous prend le chou ! \u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Florestine, belle et rebelle, s\u2019exalte : une r\u00e9volution contre la m\u00e9canisation est, pour elle, n\u00e9cessaire. \u00c0 la t\u00eate de son groupe de femmes en lutte, elle crie :<em> \u00ab Mes s\u0153urs ! Le chou est la cause du peuple ! \u00bb<\/em> Un soir, sur une place bond\u00e9e de curieux, elle arrache sa coiffe, son collier, ses maigres bijoux de cuivre et clame dans le soleil couchant : <em>\u00ab Avec le chou, l\u00e2chons nos perles ! \u00bb<\/em> Lyrique en tentant de faire atteindre l\u2019universalit\u00e9 \u00e0 une cause qui peine \u00e0 gagner des militants, elle ajoute : <em>\u00ab\u00a0Le chou, c\u2019est un petit plant pour l\u2019homme, mais un grand plat pour l\u2019humanit\u00e9. \u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Premier sabotage<\/strong><br \/>\nLa premi\u00e8re machine \u00e0 planter les choux est d\u00e9truite \u00e0 coups de masse dans une ferme, durant la nuit du 12 d\u00e9cembre 1931, pr\u00e8s de Fouger\u00e9, et ce, de la main m\u00eame de Florestine Herbetreau. Si par cette nuit d\u2019hiver un voyageur avait travers\u00e9 les campagnes, il aurait toutefois vu peu de torches tentant de mettre le feu aux lourds outils d\u2019acier entrepos\u00e9s dans des fermes \u00e9parses et distantes\u2026 Et quand le groupe de r\u00e9volt\u00e9es d\u00e9niche des machines, c\u2019est \u00e9videmment en vain qu\u2019il parvient \u00e0 les incendier. Premiers gestes historiques et d\u00e9risoires, donc, mais la col\u00e8re est act\u00e9e, et Florestine ne d\u00e9sarme pas. Les jours et les nuits suivants, la Sororit\u00e9 chorale parcourt les champs pour convaincre les paysans de ne pas c\u00e9der \u00e0 l\u2019appel de la machine\u2026 Elles se heurtent \u00e0 des r\u00e9ticences, de l\u2019opposition, notamment \u00e0 propos des techniques \u00ab<em>\u00a0\u00e0 la mode de chez nous\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0P\u2019t\u00eat que vous avez raison, mais\u00a0on voit bien ma p\u2019tite dame, que c\u2019est pas vous qui plantez sans machine\u00a0\u00bb.<\/em> On lui exhibe des enfants pr\u00e9matur\u00e9ment handicap\u00e9s du coude, au nez cass\u00e9, aux pieds d\u00e9form\u00e9s, aux mains calleuses\u2026 Les paysans, contrairement \u00e0 ce qu\u2019on aurait pu penser, et au grand dam de Florestine, se disent adeptes du progr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Faire pousser des choux pires<\/strong><br \/>\nLa Sororit\u00e9 chorale,\u00a0quoique de plus en plus \u00e9puis\u00e9e et clairsem\u00e9e, reste toutefois encore quelques semaines en \u00e9bullition, multipliant les actions soudaines en diverses exploitations de la Vend\u00e9e, sommant quelques exploitants de se d\u00e9barrasser de leur machine flambant neuve. Une feuille locale exag\u00e8re le mouvement en parlant de \u00ab<em>\u00a0guerre du chou\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0et se demande, lyrique :\u00a0<em>\u00ab\u00a0Jusqu\u2019o\u00f9 iront ces amazones, \u00e0 cheval sur leurs principes de tradition, d\u00e9cochant des fl\u00e8ches r\u00e9trogrades. Elles ne sont plus qu\u2019une poign\u00e9e, mais \u00e0 elles seules pr\u00e9tendent stopper le futur en marche. Pourtant, l\u2019avenir est au plantage \u00e0 la machine ; le futur, c\u2019est la machine qui plante ou qui plantera ! Et demain la France enti\u00e8re mangera du chou vend\u00e9en efficace et rationnel, d\u2019une qualit\u00e9 sup\u00e9rieure ! N\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 ces tenantes d\u2019une \u00e9poque r\u00e9volue : le chou fait, avec cette machine de l\u2019Abb\u00e9 Bacle, la preuve des vertus de la science et des techniques. Demain, de nouvelles esp\u00e8ces toujours plus belles seront d\u00e9velopp\u00e9es et commercialis\u00e9es et on peut tout imaginer du chou-fleur au chou dur, du chou vert au chou rouge, du chou demi-aigre au chou bi-doux\u00a0\u00bb.<\/em> L\u2019abb\u00e9 Bacle, d\u00e9pass\u00e9 par ce qu\u2019il a d\u00e9clench\u00e9, \u00e9crit quant \u00e0 lui \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00eaque qui laisse agir la Sororit\u00e9 chorale parce qu\u2019il la sait anim\u00e9e de bonnes intentions, et aussi parce qu\u2019il jalouse la r\u00e9cente notori\u00e9t\u00e9 de l\u2019abb\u00e9. <em>\u00ab\u00a0Je complique malgr\u00e9 moi la vie des hommes\u2026 Pourquoi Dieu m\u2019a-t-il guid\u00e9 sur cette voie ?\u00a0\u00bb<\/em>, lui \u00e9crit l\u2019abb\u00e9 Bacle qui finit tout de m\u00eame par trouver la raison divine en se renseignant sur le montant de la retraite des pr\u00eatres ; ce qui l\u2019incite illico \u00e0 d\u00e9poser son brevet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les agitations de la Sororit\u00e9 chorale s\u2019\u00e9teindront faute de combattantes d\u00e9but 1932. Les membres ne venant plus militer pour le plantage traditionnel, ayant devin\u00e9 que leur cause sera d\u00e9vor\u00e9e par l\u2019inexorable avanc\u00e9e du progr\u00e8s. Certaines se font m\u00eame embaucher dans les premi\u00e8res fabriques de planteuses de choux. Parall\u00e8lement, la machine est devenue en quelques mois tr\u00e8s populaire\u2026 Voire excessivement : des cultivateurs soudain ivres de marges, de gain, et de productivit\u00e9, en profitent pour licencier leurs gar\u00e7ons de ferme, sinon leurs femmes et enfants, h\u00e9sitant m\u00eame \u00e0 garder les b\u0153ufs de traction pour \u00e9conomiser sur eux-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Florestine, r\u00e9sign\u00e9e, demande \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00each\u00e9 de dissoudre la Sororit\u00e9 avec l\u2019amer sentiment de conna\u00eetre une \u00e9poque o\u00f9 tout fiche le camp.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Elle a fait chou blanc ; de ce blanc obsol\u00e8te des Vend\u00e9ens\u00a0\u00bb<\/em>,\u00a0se gausse, sardonique, le journal\u00a0<em>Le Progr\u00e8s de Lyon<\/em>,\u00a0qui pourtant se r\u00e9jouit des agitations simultan\u00e9es des Canuts, ajoutant que\u00a0<em>\u00ab\u00a0120 plants de chou \u00e0 la minute, cela ne se refuse pas. Il est temps de produire et d\u2019en finir avec le temps de l\u2019amateurisme, sinon de l\u2019obscurantisme.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Sauv\u00e9e par Cassegrain !<\/strong><br \/>\nC\u2019est cet article du Progr\u00e8s, lu par L\u00e9opold Cassegrain, alors maire de Nantes, radical de gauche, qui pourtant sauve Florestine d\u2019un ch\u00f4mage pr\u00e9visible \u00e0 cause de sa sulfureuse r\u00e9putation d\u2019agitatrice. L\u2019ex-industriel de la conserve (il a c\u00e9d\u00e9 Cassegrain &amp; Cie \u00e0 son cousin pour entrer en 1911 en politique), quelque peu paternaliste, lui propose un emploi dans l\u2019entreprise familiale. Il lui \u00e9crit : <em>\u00ab Madame, j\u2019ai beaucoup de respect pour vos id\u00e9es qui pourtant vont \u00e0 l\u2019encontre des miennes, moi l\u2019ancien industriel int\u00e9ress\u00e9 par la m\u00e9canisation. Nous n\u2019avons pas la m\u00eame vision de l\u2019avenir. Ainsi, j\u2019imagine Nantes un jour emplie de machines, des machines partout ! Et je m\u2019en r\u00e9jouis ! Sensible, cela \u00e9tant, \u00e0 vos convictions, je me permets de vous proposer, pour vous aider, un emploi au plus proche de votre combat : \u00e0 savoir vous occuper de la cr\u00e8che des employ\u00e9s Cassegrain. Vous resterez ainsi entre l\u2019agro-alimentaire et les bouts de chou \u00bb.<\/em><br \/>\nFlorestine, d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e, accepte.<br \/>\nElle terminera sa vie chez Cassegrain, comme elle disait ironique sur elle-m\u00eame, \u00ab<em> \u00e0 garder les lardons \u00bb.<\/em><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les preuves irr\u00e9futables :<\/strong><br \/>\nSur l\u2019expression \u00ab ventre \u00e0 choux \u00bb et ses origines suppos\u00e9es :\u00a0<a href=\"https:\/\/fr.wiktionary.org\/wiki\/ventre_%C3%A0_choux\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">www.wiktionary.org<\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[Chronique parue dans le d\u00e9funt (et regrett\u00e9) web magazine Terri(s)toires le 26 mars 2014. Pour obtenir le recueil imprim\u00e9 auto\u00e9dit\u00e9 (14 m\u00e9tiers inconnus), \u00e9crivez-moi, il m&rsquo;en reste une vingtaine (gratuit et d\u00e9dicac\u00e9 contre 5 \u20ac de frais d&rsquo;envoi). Sacheuses de planter les choux (Fouger\u00e9, Vend\u00e9e) Lorsque dans les ann\u00e9es trente, l\u2019abb\u00e9 Bacle de Treize-Vents, en<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":21214,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[5,28],"tags":[],"fm_constellation":[141,143,140],"class_list":["post-21211","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-news","category-vieux-textes"],"acf":[],"share_on_mastodon":{"url":"https:\/\/piaille.fr\/@francismizio\/115937931002397718","error":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21211","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=21211"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21211\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":21215,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21211\/revisions\/21215"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/21214"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=21211"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=21211"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=21211"},{"taxonomy":"fm_constellation","embeddable":true,"href":"https:\/\/francis-mizio.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/fm_constellation?post=21211"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}