[Reco films] « Life of Chuck », de Mike Flanagan (2024) : culte !

Adapté d’une nouvelle au ton inhabituel de Stephen King (dont elle prouve le talent narratif et l’instinct hors du commun pour transcender la moindre histoire banale), Life of Chuck, de Mike Flanagan (2024) est un film de l’ampleur de La Ligne Verte de Frank Darabont (adapté aussi de King, en 1999) : de quoi devenir un film culte — et peut-être, vu son thème, d’égaler sinon dépasser La vie est belle de Frank Capra (1946). C’est drôle, émouvant, tragique, beau, universel… Remarquablement quoique simplement joué. Chef d’œuvre ? Certainement.
Le premier trait de génie est d’inverser la diégèse (ça fait du bien parmi tous ces millions de structures narratives similaires et prévisibles) : l’intrigue est présentée en chronologie inversée. Le film commence donc par l’acte 3. Il s’agit de la vie d’un homme ordinaire de sa mort à l’enfance… et de la fin du monde (ce n’est pas dévoiler le film, on le sait dès les premières minutes). Fin du monde, mais lequel ? Car toute l’ossature du récit repose — et là, deuxième respect absolu à Stephen King — sur des vers issus des Poèmes de l’égalité de Walt Whitman, publiés entre 1891 et 1892  : « Le poème le plus célèbre de cette collection est « Chanson de moi-même », dans lequel Whitman célèbre l’individualité et l’unicité de chaque être humain. Il écrit : « Je suis moi-même, je suis immense, je contiens des multitudes », soulignant ainsi que chaque personne est une multitude en soi, avec ses propres pensées, sentiments et expériences ».
Beau moment de cinéma — qui justifie d’être du cinéma —  à voir absolument.

(En revanche la bande annonce est nulle : elle banalise le film en un gruau pathos mille fois vu. Or ce n’est pas ça du tout) :



PS / j’en profite pour étaler ma culture. Une « chanson de soi-même » qui revient notamment avec mélancolie sur sa propre vie, est du genre dit élégie. Une des plus fortes de tous les temps a été écrite par un certain Chidiok Tichborn qui a été supplicié atrocement le 20 septembre 1586 pour avoir comploté contre la reine Elisabeth Ire. Cette élégie a été reprise par de nombreux groupes rock souvent sous son titre de Elegy for himself, qu’il a écrite durant la nuit précédent sa mise à mort. D’une certaine façon King, et le film de Flanagan sont des élégies de chacune et chacun d’entre nous. Mais comme chez Capra également, des élégies joyeuses. 

Elegy For Himself
Written in the Tower before His Execution, 1586

My prime of youth is but a frost of cares;
My feast of joy is but a dish of pain;
My crop of corn is but a field of tares;
And all my good is but vain hope of gain;
The day is past, and yet I saw no sun;
And now I live, and now my life is done.

My tale was heard, and yet it was not told;
My fruit is fall’n, and yet my leaves are green;
My youth is spent, and yet I am not old;
I saw the world, and yet I was not seen;
My thread is cut, and yet it is not spun;
And now I live, and now my life is done.

I sought my death, and found it in my womb;
I looked for life, and saw it was a shade;
I trod the earth, and knew it was my tomb;
And now I die, and now I was but made;
My glass is full, and now my glass is run;
And now I live, and now my life is done.

[Verses of Praise and Joy, 1586]