
[Reco médias] Comment je me suis fait choper par la slow TV gratuite IMEARTH (et suis devenu addict)
[Mode : je découvre la vie]. L’autre soir, je me sentais en empathie avec l’humanité, j’avais confiance en l’Homme (et la Femme, aussi, oui, oui). Ce trouble d’optimisme étant étrange chez moi, j’ai voulu me rassurer sur la bêtise, la décadence et la fin de la civilisation. Or, il se passe que j’ai depuis des lustres un abonnement Orange qui me donne droit à plusieurs dizaines de chaînes gratuites que je n’ai jamais explorées.
La vidéo n’est pas mon truc. Youtube me fait chier : je préfère lire un article plutôt qu’on m’explique interminablement quoi que ce soit avec des pseudo gags insérés, le cinéma et les séries me déçoivent 9 fois sur 10 (je suis très difficile et exigeant en matière de récit ou de traitement, de construction d’une histoire, sur le message implicite porté, etc.)… Bref, j’ai décidé pour la première fois de prendre ma télécommande et d’aller du canal 01 au canal 250 environ pour reprendre une dose d’effarement et bien m’écœurer du monde, afin de retrouver mon état normal.
Bilan (et je ne vous apprendrai strictement rien) : ce ne sont que : 1 — des infos orientées à droite (police, faits divers, politique douteuse…) ou localières ras-les-pâquerettes, 2 — des polars, des polars, des polars (avec violence permanente), 3 — des programmes souvent crétins (championnats de Lego par exemple sur Gully, hyper scénarisés façon reality show avec des concurrents pathétiques qui exacerbent leurs émotions ; Astrocenter, une TV de voyance en direct…), 4 — quelques TV films ou de cinéma sans intérêt, pathos ou rabâchés, 5 — des clips de basse musique gesticulants, 6 — des chaines fric et business, 7— du sport jusqu’à la nausée, 8 — quelques chaînes étrangères (Al Jazeera, notamment)… Si on désire mieux (jazz, musique classique, histoire, culture…), il faut payer, bien sûr.
Pour retrouver l’écœurement du monde, c’est ce qu’il faut faire : passer en revue à la TV « gratuite » tout ce que majoritairement on produit, ce à quoi on s’intéresse, ce qu’on montre ou raconte, ce à quoi s’occupe l’humanité. C’est effrayant.
J’ai découvert toutefois quelques canaux intéressants (« gratuites », sur Orange, donc), à visibles petits budgets : canal 111 L’esprit sorcier (la science pour les enfants) ; 112 Museum TV (l’art) ; 155 Clubbing TV (des sets de DJ) ; 223 SFE (une TV d’ovnis d’art contemporain, films, musiques, performances…) ; 217 SQOOL (ne parle que d’éducation), un canal sur l’emploi… Évidemment, il y a aussi de belles merdes : 214 Astrocenter (imbécile, manipulateur et cupide) ; 215 Luxe TV (indécent)…
Mais ce qui m’a littéralement scotché, c’est IMEARTH, la slow TV, canal 116. Des images sans commentaire, juste le son : paysages, plages, mer, montagne, forêts, rivières, vues aériennes, événements spectaculaires (le gif ci-dessus, c’est extrait du film sur le festival de cerf-volant de Berck-sur-mer)… Je suis resté en arrêt durant une bonne demi-heure devant la course d’un attelage d’une dizaine de chiens qui tirent un traineau dans une forêt enneigée de Haute-Savoie (la caméra étant placée à la place du type qui les dirige). C’était totalement fascinant.
Je me souviens que dans les années 90 il y avait eu une chaîne qu’on appelait alors avec condescendance « d’accompagnement », Landscape Channel, qui n’a pas duré. À l’époque, cela laissait perplexe. On découvrait les nouvelles chaînes via le satellite et l’irruption de tant de possibles semblait prometteur en termes de contenus — or celui de Landscape Channel paraissait… plutôt vide. Cela avait un côté insolite, incongru, sinon un peu bizarre. Les téléviseurs, en sus encore cathodiques à l’époque, n’avaient pas envahi les espaces communs comme actuellement. Il y avait eu aussi les vidéos de feux de cheminée, de feux de camp, ce genre. Je me souviens même y avoir consacré un article, il me semble, dans Télé-Obs, supplément du Nouvel Obs, où je tenais une page « multimédia ». Aujourd’hui, le paradoxe est que ce type d’émission continue semble… sain. Pas d’enjeu, pas de trucs et de machins à vendre, pas de promo, pas de bourrage de mou. Du temps de cerveau disponible à bon escient… la contemplation, et c’est bien, pour le coup, une fenêtre sur le monde. Non pas comme les séquences No Comment qu’il y a eu à une époque sur je ne sais plus quelle chaîne qui pouvait, en images brutes sans son ni commentaire, vous propulser au cœur d’une émeute : cette slow TV est une fenêtre calmement belle.
Je n’ignorais pas non plus le retour ces derniers temps de la slow TV inventée en 1966 aux USA, mais qui a pris son essor en Norvège en 2009. Je savais que des milliers de gens regardent sur Youtube des films de 4 heures (au moins) de marche dans des villes. Il y a quelques mois, j’ai même scruté sur France TV (un peu, car j’ai des trucs à faire tout de même) les images de cerfs qui brament, filmés en forêt comme la migration des élans diffusée en Suède sur SVT. D’ailleurs, dans mon récent roman qui traite de la cacophonie inepte du monde, entre autres, j’imagine même une slow TV qui captive les gens versés dans les obsessions identitaires : une caméra sur une plage braquée sur la mer, et on attend de voir si des migrants arrivent à l’horizon pour débarquer.
Mais en vérité, je n’avais encore jamais vraiment visionné de slow TV.
IMEARTH m’a vraiment happé. Mon poste est désormais en sourdine et en permanence dessus (quoique cette nouvelle marotte chez moi passera, je pense). Si mon regard croise les images au hasard de mes déambulations domestiques, j’entrevois alors du beau. Une forme d’économiseur d’écran du réel de maison, certes — mais je n’ai pas la fameuse et absurde maison connectée avec les tableaux de maîtres numériques que s’était payée l’improbable Bill Gates dans les années 2000.
Je ne reste pas figé sur l’écran, mais durant quelques secondes lorsque je croise un paysage, je constate qu’il y a encore des ailleurs qui peuvent rassurer sur ce qui reste de beauté naturelle ou, sait-on jamais, créée par l’humain sur cette planète à l’agonie. (Cela étant, je n’ai pas changé d’avis sur l’humanité et ce vers quoi nous filons.) Gadget ? Oui, peut-être.
Aujourd’hui, je me demande tout de même pourquoi dans les salles d’attente, puisqu’il y a désormais des écrans partout, on nous assène en sourdine les chaînes d’infos et les images de guerres, de sports business ou d’experts en tout qui bavassent, plutôt qu’IMEARTH, dont je suis désormais convaincu des vertus apaisantes. Cela ferait du bien à tout le monde. J’imagine, ou du moins j’espère — il se dit que de plus en plus de gens se préservant de la nocivité de l’info s’adonnent à la slow TV ou aux films sans commentaires — que davantage encore vont s’y adonner, à défaut de se désintoxiquer de l’image et du scrolling, ou de retrouver le goût de la lecture. On peut rêver.
Bref, conseil du jour : essayez IMEARTH. Dites-moi comment vous êtes passé en ondes alpha, et on en reparle.