[Reco Livres] À propos de « Hystérie collective » de Lionel Shriver (roman facho ou non ?)

J’ai lu avec parfois délectation et jubilation, mais aussi souvent inquiétude et trouble, agacement, voire ennui, le pavé de l’autrice américaine Lionel Shriver « Hystérie collective » (sorti en janvier 26 chez Belfond), dont voici la quatrième de couverture :

« États-Unis, 2011. Le mouvement pour la Parité mentale est tout puissant. Les Américains l’ont bien intégré : il n’y a pas d’inégalité intellectuelle, tout le monde est Intelligent. Plus de tests, plus de notes, plus d’examens, et les entretiens d’embauche sont strictement encadrés. Professeure à l’université, Pearson assiste, impuissante, à l’inexorable nivellement par le bas de ses étudiants, tout comme elle enrage de voir ses propres enfants être découragés dès le primaire. Heureusement, il lui reste sa meilleure amie Emory pour évoquer ce sujet désormais socialement tabou. Les deux femmes se connaissent depuis l’adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins Pearson le croyait-elle… »

La charge est très féroce, son propos plutôt bien mis en scène et articulé (quoique on pourrait couper pas mal). C’est souvent jubilatoire, drôle et intelligent, tous azimuts considérés (conséquences sur le langage, la cohésion de la société qui s’écroule, l’économie, la vie quotidienne… ), mais la diatribe inquiète malgré le plaisir de lecture et ce qui nous pousse à lire (jusqu’où va-t-elle aller ?) ; à savoir l’effarement provoqué par son culot et son acharnement à explorer à ce point un argument pour le moins acrobatique et difficile à tenir narratologiquement (c’est toutefois bavard, forcément). En effet, que nous raconte-t-elle en vérité dans cette inversion outrée du « wokisme » ? Que nous-dit-elle en filigrane, en sus des attaques plus que frontales ? Eh bien, de façon appuyée, malgré toutes les précautions qu’elle prend ou fait mine de prendre : qu’il y a deux catégories de personnes, les cons et les autres, et que les premiers devraient être exclus de jeu démocratique. Laissez faire les surdoués.

Le récit, qui est une vaste tribune insidieuse dissimulée sous forme de roman, se rattrape quelque peu à la fin par un retournement de situation. Le balancier part dans l’autre sens et la société devient en réaction extrême aux dégâts de la « parité mentale » obsédée par le Q.I avec des conséquences à venir pas meilleures pour autant. Cela sauve un peu le propos général… mais pas vraiment complètement.

Alors ? Facho ou pas ce texte ? En vérité, je peux trancher et c’est oui : c’est bien facho. Un seul point permet de l’affirmer : l’héroïne se fait inséminer au début du roman par du sperme d’un type asiatique de Q.I supérieur et se retrouve avec deux enfants surdoués (cliché raciste, erreur factuelle, pensée eugéniste… On se dit bon, c’est trop gros ; elle va revenir dessus plus loin…) et a un troisième enfant avec un bon gars costaud travailleur manuel, mais pas futé… et ce troisième enfant (une fille) se révèle être peu intelligente, puis facilement conditionnable et enfin  gravement délatrice. C’est le seul point qui n’est pas contredit par la fin voulue « atténuante » du roman. S’il s’était avéré que le donneur de sperme n’avait pas le Q.I qui avait été annoncé (outre le retournement de situation/de société), cela suffisait à entièrement et définitivement neutraliser l’intégralité des soupçons de fascisme rampant sous le récit. Or, ce n’est pas le cas. Dès lors, son retournement de situation/de société à la fin n’est pas sincère ; ce n’est qu’un alibi moral à son entreprise littéraire. Bref : c’est un énorme pet. C’est peut-être rigolo et provoc’, mais ça schlingue.

Lorsque je lis les commentaires dithyrambiques sur Babelio, je m’inquiète. Au prétexte de rigolade et de satire caustique, lectrices et lecteurs en très grande majorité n’ont pas pris de recul sur le texte, n’émettent aucune réserve. L’idéologie sous-jacente est donc passée comme une lettre à la Poste. Des critiques littéraires « pros » eux-mêmes n’ont rien vu — mais il ne faut plus s’attendre à ce que la majorité d’entre eux fasse son boulot.

Toutefois, ce livre est à lire, en restant vigilant. Pour deux raisons : d’abord pour constater comment peuvent agir des pensées nauséabondes sous couvert réussi de critique positive et nécessaire de la société (certaines étant il est vraie très bien vues) ; ensuite parce que je trouve dans le paysage littéraire merdique de ce pays qu’il n’y a pas assez de « romans-tribunes » (hormis quelques ravis de la crèche qui n’égratignent guère, enfoncent des portes ouvertes, et écrivent ce que le public a envie de lire), un genre qu’il me semble pourtant indispensable de travailler, de développer, de répandre par les temps qui courent.

Enfin, et là je parle pour moi qui laboure et s’échine sur le genre difficile de « roman-tribune » avec un insuccès remarquable et l’impossibilité de trouver un éditeur (et en suis à m’auto-éditer : voir ici, et ici), je voudrais qu’on m’explique pourquoi on achète, traduise (soient des coûts supplémentaires importants, alors qu’on chouine que l’édition va mal) des auteurs étrangers dans un genre qu’on refuse aux auteurs français (car je ne dois pas être le seul à pouvoir prendre des sujets « prise de tête » ou improbables, sur des postulats compliqués à mettre en scène dans ce pays). Pourquoi ? Preuve en est que lorsque ce genre de roman sort, les gens s’y intéressent.
Oui, dites-moi pourquoi les autrices et auteurs français ont le plus grand mal, pour leur part, à faire accepter des romans engagés…

(Allez, dites-moi… J’attends).

> Les avis très opposés (on dit « clivés » en ce moment) du Masque et la Plume : « L’écrivaine et journaliste américaine imagine une Amérique qui prône la « parité mentale », où l’intelligence est taboue. Entre satire jubilatoire pour les uns et manifeste fasciste pour les autres, ce roman provocateur sur les dérives du wokisme n’a laissé aucun de nos critiques indifférent. » 

Vos offres exclusives Pink Flamingo

Manuel de détente sous contrainte

rehausse la lisibilité publique des inflexions de trajectoire Idéal pour commentateurs de surface. Compatible avec l’hésitation, la digression et les agendas flous.

89,90 € 27,50 €Recommandé par un panel de 3,5 clientsGarantie de demi-satisfaction
Je nuance ma fermeté

Machine de poche à produire du report pour auteurs en panne

améliore la gestion pratique des débats légèrement dégonflés Idéal pour auteurs en panne. Peut aggraver votre style avec une élégance toute relative.

129,00 € 7,99 €Approuvé par 12 experts hésitantsService probablement primé
Je recycle l’urgence