« Fleur bleue » et « cucul la praline » : ça vient d’où ?

[Rubrique questions que je me pose] Lors d’une récente interview sur la radio FIP, la chanteuse Aziliz Manrow, chanteuse de Pop Folk Celtique bretonne, explique qu’elle déplore que « être fleur bleue soit devenu cucul la praline ». Il se passe que je suis très sensible aux expressions (j’ai plusieurs dictionnaires d’expressions chez moi) et voici qu’en une phrase on m’en pose deux dont je ne connaissais pas l’origine. J’ai alors consulté mes dictionnaires, mais nada. Aussi j’ai interrogé « ChatGPT+ 5.6 Sol niveau élevé » et on peut dire ce qu’on veut sur les LLM quand il est question du langage, on peut obtenir des réponses passionnantes. Je ne pensais pas que cela me mènerait de l’Allemagne aux Seychelles… 
Voici intégralement la réponse de la machine (j’ai vérifié les sources). 


J’ai cherché dans des dictionnaires d’expressions (mais n’ai pas trouvé) quelles étaient les origines des expressions françaises : « être fleur bleue » et « cul-cul la praline ». Sais-tu des choses à ce sujet ?

Réponse de ChatGPT : Oui, et les deux expressions sont intéressantes parce qu’elles ont fini par devenir presque synonymes alors qu’elles viennent vraisemblablement de deux mécanismes tout différents. Et, surtout, l’origine de « cucul la praline » est beaucoup moins assurée qu’on ne le raconte souvent.

« Être fleur bleue » : une origine littéraire assez bien établie

Ici, on a une piste exceptionnellement nette : la « fleur bleue » vient du romantisme allemand, et plus précisément de Novalis.

Dans son roman inachevé Heinrich von Ofterdingen (Henri d’Ofterdingen), écrit à la toute fin du XVIIIᵉ siècle et publié après sa mort en 1802, le jeune héros rêve d’une mystérieuse fleur bleue — die blaue Blume. Elle devient le symbole de ce vers quoi tend l’âme romantique : poésie, désir, absolu, amour, aspiration vers un ailleurs où le réel et l’idéal cesseraient d’être séparés. C’est ensuite devenu l’un des grands emblèmes du romantisme allemand. Le Robert rattache explicitement notre expression française à cette blaue Blume de Novalis. (Le Robert)

Autrement dit, la fleur bleue n’était nullement cucul à l’origine. Elle était même métaphysiquement très ambitieuse.

Le chemin sémantique est à peu près celui-ci :

quête de l’idéal → idéal poétique et amoureux → sentimentalité idéale → sentimentalité romanesque → sentimentalité naïve → mièvrerie.

C’est assez joli comme phénomène : une image sublime s’est dépréciée en traversant le temps et les langues.

En français, on a d’abord parlé de « la petite fleur bleue » pour désigner la sentimentalité. Le TLFi donne notamment cet exemple très parlant du Journal des Goncourt en 1867 :

« un mélange de cynisme et de “petite fleur bleue” »

Le dictionnaire donne alors simplement pour définition : « La petite fleur bleue. La sentimentalité. » (Cnrtl)

Puis l’expression s’est condensée. On a pu aimer la petite fleur bleue, cultiver la fleur bleue, être épris de petite fleur bleue, avant que fleur bleue ne devienne directement adjectif :

Il est très fleur bleue.
Une histoire un peu fleur bleue.

L’Académie donne aujourd’hui : « Fleur bleue, se dit d’une sentimentalité mièvre et naïve ». (Cnrtl)

Il existe parfois une autre explication, complémentaire : dans le langage symbolique des fleurs, le bleu aurait évoqué une tendresse discrète, idéale, inexprimée. Ce symbolisme a certainement favorisé l’acclimatation française de l’image. Mais je me méfierais d’une explication qui ferait du « langage des fleurs » l’origine première : la filiation Novalis → romantisme → petite fleur bleue est beaucoup mieux documentée. (Expressio [> NB : ce lien est particulièrement riche car il donne des équivalents en langues étrangères])

Il y a donc une petite ironie historique savoureuse : aujourd’hui, traiter quelqu’un de fleur bleue, c’est presque lui reprocher une sentimentalité un peu bon marché ; chez Novalis, cette fleur désignait au contraire la forme supérieure du désir poétique.


« Cucul la praline » : là, nous entrons dans une zone beaucoup plus brumeuse

Commençons par ce qui est certain.

Cucul, ou cucu, est un redoublement enfantin de cul, comparable à bobo, dodo, pipi, nounou, etc. Le CNRTL donne comme première attestation littéraire de cucu au sens de « niais, un peu ridicule » Colette, en 1933, et indique très simplement pour l’étymologie :

« Redoublement de cul. » (Cnrtl)

On comprend assez facilement le déplacement. Cucul appartient d’abord au langage enfantin ou hypocoristique : « il a mal à son cucul ». Et le caractère enfantin du mot lui-même finit par contaminer ce qu’il désigne : enfantin → puéril → bébête → niais → ridicule.

C’est exactement le genre de dérive affective que connaissent beaucoup de mots.

Ensuite apparaît toute une famille de constructions plaisantes :

cucul la praline
cucul la rainette
cucul la fraise
cucul la praloche
cucul la noisette, etc.

Le TLFi analyse assez sobrement ce procédé comme cucul « suivi d’un substantif féminin à valeur intensive ». (Cnrtl)

Et cette observation me paraît capitale.

Car « la praline » ne signifie probablement rien de très précis.

Elle fonctionne comme une sorte de grelot verbal ajouté à cucul pour augmenter son caractère ridicule. C’est une petite machine prosodique :

cucul → cucul la praline

Le mot devient plus enfantin, plus chantant, plus saugrenu. C’est assez proche de ces formations populaires où l’on ajoute un mot surtout parce qu’il sonne bien : à la noix, raplapla, gnangnan, trucmuche, Tintin la praline, etc.

Et le fait qu’existent cucul la rainette, cucul la fraise, cucul la praloche, etc., plaide fortement pour cette interprétation : le deuxième élément est interchangeable.

La praline a cependant une vertu sémantique supplémentaire : c’est une confiserie, donc quelque chose de sucré, gentil, rose, doucereux. Elle convient parfaitement à l’idée de mièvrerie. Cucul la praline est presque iconique : rien qu’à entendre les mots, on imagine déjà un petit univers rose bonbon.


Et maintenant, la fameuse histoire du « coco-fesses » des Seychelles

Tu la rencontreras presque immanquablement si tu cherches l’origine de l’expression.

Elle raconte en substance ceci :

Aux Seychelles existe l’île de Praslin, où pousse le fameux coco de mer, énorme graine double dont la forme rappelle spectaculairement une paire de fesses — d’où coco-fesses. Or la praline tiendrait son nom d’un duc de Praslin. Donc :

Praslin → praline + coco-fesses → cucul

cucul la praline.

C’est une étymologie formidable.

Elle a précisément le défaut fréquent des étymologies formidables : elle est probablement trop belle pour être vraie.

Plusieurs sites la reproduisent, certains avec prudence. Expressio la qualifie pour sa part de probablement « galéjade ». (Expressio)

Et j’ai trouvé mieux : lorsqu’on vérifie les personnages et les dates, la légende se lézarde sérieusement.

La praline doit effectivement son nom au maréchal César de Choiseul du Plessis-Praslin, né en 1598, mort en 1675, dont le cuisinier aurait inventé cette confiserie. Prasline est attesté dès 1662, puis praline en 1679. (Cnrtl)

Mais l’île seychelloise de Praslin n’a pas été nommée d’après ce personnage.

Elle reçoit ce nom en 1768, presque un siècle plus tard, en l’honneur d’un autre Choiseul-Praslin, César-Gabriel de Choiseul, duc de Praslin (1712-1785), alors secrétaire d’État à la Marine. Une source historique seychelloise donne même la date : 21 septembre 1768. (Seychelles Nation)

Nous avons donc :

Praslin n° 1
César de Choiseul du Plessis-Praslin
1598–1675
→ la praline

et

Praslin n° 2
César-Gabriel de Choiseul-Praslin
1712–1785
→ l’île de Praslin

Ce sont deux hommes différents, séparés par plus d’un siècle.

Voilà qui rend la jolie histoire du duc inventeur de la praline revenant des Seychelles avec ses cocos-fesses particulièrement suspecte : le duc concerné était mort depuis près d’un siècle lorsque l’île fut baptisée Praslin.

Elle semble donc résulter d’une collision rétrospective entre trois faits authentiques :

1. la praline doit bien son nom à un Praslin ;
2. une île des Seychelles s’appelle bien Praslin ;
3. on y trouve bien le spectaculaire « coco-fesses ».

On assemble les trois, et l’étymologie est née.

C’est presque un petit cas d’école de légende étymologique par surajustement : chaque pièce du puzzle existe réellement, mais elles ne composent pas l’image qu’on prétend.

Je serais donc beaucoup plus prudent que certains dictionnaires d’expressions qui présentent cette anecdote comme acquise.


Ce que je retiendrais

Les degrés de certitude ne sont pas les mêmes :

Expression Origine vraisemblable Solidité
fleur bleue die blaue Blume de Novalis → romantisme allemand → idéal sentimental → sentimentalité naïve très forte
cucul redoublement enfantin de cul, devenu adjectif signifiant « niais, ridicule » forte
la praline dans cucul la praline ajout intensif, comique et sonore, probablement renforcé par l’idée de sucrerie probable mais non démontré
coco-fesses de Praslin → cucul la praline légende étymologique seychelloise très douteuse

Ce qui m’amuse particulièrement est que les deux expressions ont finalement convergé vers la même zone sémantique de la mièvrerie, mais par les deux extrémités de la culture : l’une descend d’un des grands symboles métaphysiques du romantisme européen ; l’autre semble monter du langage enfantin et de la fantaisie argotique.

Novalis d’un côté, « cucul la rainette » de l’autre : et rendez-vous au même endroit dans le dictionnaire.


Allez, je vous rajoute cette antediluvienne vidéo « que les moins de 20 ans », etc. :

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