J’ai fait analyser par ChatGPT+ 427 chansons de Céline Dion et générer la « chanson célinedionesque statistiquement pure »… et c’est drôle

Pour parasiter (moi aussi) la (pénible) Célinemania, j’ai fait analyser par ChatGPT+ 427 chansons de Céline Dion et générer la « chanson célidionesque statistiquement pure »… et c’est drôle.
Ce post est très long (quoique passionnant, si, si) car il détaille tout le processus de travail et les analyses du corpus célinedionesque.
Si vous voulez seulement connaître la chanson statistiquement pure, filez tout en bas de cet article. C’est la seconde chanson dans ce post : elle s’appelle ENCORE APRÈS LA NUIT



Mes questions à ChatGPT+ (niveau « élevé » ; ChatGPT+ qui est habitué et « dressé » par mes demandes depuis des années… ce qui fait qu’il fait preuve d’humour) :

J’ai 3 questions : 1 – As-tu moyen de retrouver sur le web toutes les paroles (en anglais et en français) de toutes les chansons de Céline Dion ? 2 – Si oui, je voudrais : 2 – Une analyse rapide de la « moyenne » des textes (les éléments récurrents, les mots qui reviennent le plus) et 3 – dans ce cas peux-tu générer une « chanson de Céline Dion type » ?

Je vous laisse découvrir la réponse in extenso qui est intéressante et bien drôle : 

ChatGPT+ : Oui — avec une nuance qui rend l’exercice plus intéressant qu’un simple « nuage de mots ».

1. Peut-on retrouver toutes les paroles ?
On peut reconstituer un corpus très proche de l’exhaustivité, en français et en anglais. Le site officiel fournit la discographie et, pour un certain nombre de titres, les paroles elles-mêmes ; il permet aussi de tenir compte des sorties récentes, jusqu’aux titres de 2026 comme Dansons et Bonjour, Pardon, Merci.
Les bases spécialisées sont encore plus larges : Paroles-Musique annonce actuellement 582 entrées, LyricsTranslate 427 chansons, Dork 553 textes répartis sur 93 albums/publications. Mais ces chiffres ne désignent pas 582 chansons originales différentes : ils agrègent reprises, versions live, doublons, variantes linguistiques, éditions différentes, etc.
Je ne peux pas te restituer ici les centaines de paroles intégrales. En revanche, je peux parfaitement travailler sur elles sous forme d’analyse transformée : fréquences lexicales, champs sémantiques, pronoms, structures, oppositions, scénarios amoureux, formes de refrain, temporalités, etc.
Pour une étude réellement propre, je constituerais d’ailleurs non pas « toutes les pages qui portent le nom Céline Dion », mais un corpus normalisé :
une chanson = un texte, avec suppression des doublons live/remaster/remix, tout en conservant séparément français et anglais ; puis éventuellement trois sous-corpus : 1981-1989, 1990-2000, 2001-2026.
Et surtout il faut se rappeler une chose : Céline Dion n’est pas son propre parolier. Chercher le « texte moyen de Céline Dion », c’est donc chercher non pas un idiolecte d’auteur, mais une sorte de profil éditorial et interprétatif commun à Eddy Marnay, Luc Plamondon, Jean-Jacques Goldman, Diane Warren, Jim Steinman et beaucoup d’autres. C’est précisément ce qui rend ton idée amusante.

2. Première radiographie de la « chanson de Céline Dion moyenne »
Il existe même une étude linguistique portant sur trente de ses chansons anglaises. Le résultat le plus frappant est celui auquel on pouvait s’attendre : la chanson célinienne est essentiellement une machine pronominale à fabriquer du JE et du TU.
Dans cet échantillon, les chercheurs comptent notamment :
• you : 500 occurrences
• I : 443
• me : 140
• my : 119
• your : 78
La troisième personne devient marginale. Autrement dit, le monde extérieur disparaît presque derrière une relation frontale : moi face à toi.
C’est déjà une excellente définition de la chanson-type : quelqu’un parle à quelqu’un qui est présent, absent, parti, revenu, perdu, désiré, mort, impossible ou éternel.

Le noyau lexical
Pour les mots lexicaux, je préfère pour l’instant ne pas te donner de faux chiffres précis avant d’avoir nettoyé le corpus entier. Mais un premier examen fait apparaître avec une insistance massive les familles suivantes. En anglais, on gravite autour de : love — heart — life — time — feel — dream — believe — forever — never — again — alone — stay — go — come/back — night — day. En français : amour / aimer — cœur — vie — temps — encore — toujours — jamais — rêve — nuit — jour — monde — seul — partir — revenir — attendre — yeux / regard — bras. Et il y a quelque chose de plus révélateur encore que les substantifs : les adverbes absolus. Always, never, forever, again / Toujours, jamais, encore. Le répertoire préfère volontiers les valeurs infinies aux valeurs moyennes. On ne s’aime pas jusqu’à jeudi ; on s’aime toujours. On ne regrette pas beaucoup quelqu’un ; on ne pourra jamais l’oublier. Quelque chose ne recommence pas simplement : cela revient encore. C’est une poésie de l’amplificateur.

Le scénario moyen
Si je réduis maintenant quelques centaines de chansons à une sorte de squelette abstrait, j’obtiens ceci : JE aime TU. Mais quelque chose sépare JE de TU. Donc JE souffre. Cependant cet amour possède une propriété extraordinaire : il résiste à la distance, au temps, à l’absence, au changement, parfois à la mort elle-même. JE doute pendant les couplets. JE affirme pendant le  refrain. Puis survient une révélation : puisque l’amour subsiste, JE peut survivre. Dernier refrain : la déclaration initiale revient, mais plus haute, plus large et plus absolue.
Voilà, à mes yeux, le moteur presque comiquement efficace de beaucoup de grandes ballades du répertoire.

Les oppositions favorites
Elles fonctionnent presque comme des commutateurs :
présence / absence
partir / revenir
hier / demain
nuit / lumière
silence / parole
faiblesse / force
seul / ensemble
perdre / retrouver
fin / recommencement
loin / près
mort / permanence du sentiment
La chanson produit ainsi constamment une petite catastrophe qu’elle peut ensuite réparer.

Le corps est réduit à quelques organes symboliques
Le cœur domine évidemment : il pense, bat, se brise, reconnaît, se souvient. Les yeux voient ou pleurent. Les bras accueillent. La voix appelle. Les mains retiennent.
Ce n’est pas une poésie très anatomique. On chercherait longtemps le pancréas amoureux de Céline Dion.

Le temps possède une géographie curieuse
Il y a énormément de : encore, demain, toujours, jamais, un jour, cette nuit, autrefois, désormais. Parce que l’amour célinien n’est presque jamais simplement un état. C’est un combat contre le temps. Cela explique aussi pourquoi tant de titres et de refrains donnent l’impression de pouvoir accompagner aussi bien une rupture, un mariage, un deuil, une résurrection ou le générique final d’un paquebot en difficulté.

Français et anglais ne sont cependant pas identiques
C’est là qu’une analyse complète deviendrait vraiment intéressante.
Le corpus anglophone international des années 1990-2000 possède particulièrement les caractéristiques de la power ballad universalisante : peu de détails concrets, énormément de JE/TU, sentiment absolu, lexique élémentaire, grandes oppositions, refrain immédiatement mémorisable.
Le corpus français est plus disparate.
Avec Goldman, apparaissent davantage de paradoxes, de comportements, de mouvements, de petites tensions narratives, parfois une syntaxe volontairement parlée.
Avec Plamondon, on trouve plus volontiers personnage, marginalité, identité, théâtre et situation.
Avec Marnay, surtout dans les premières années, l’amour et le rêve sont beaucoup plus directement nommés.
Donc une vraie « moyenne » efface quelque chose de substantiel. Mais elle révèle précisément ce que l’interprète et son entourage artistique choisissent encore et encore parmi des écritures différentes.
Le propre site officiel présente d’ailleurs It’s All Coming Back to Me Now comme une pièce emblématique de son style, tandis que sa biographie insiste sans surprise sur The Power of Love, Pour que tu m’aimes encore, My Heart Will Go On, S’il suffisait d’aimer, etc. : rien que les titres constituent déjà un extraordinaire petit corpus de puissance + amour + cœur + permanence + condition.

3. Peut-on fabriquer la « Céline Dion moyenne » ?

Oui, à condition de comprendre l’exercice comme un archétype statistique du répertoire, et non comme la copie de l’écriture précise d’un auteur vivant particulier.
J’ai donc volontairement introduit presque tous les ingrédients repérés : JE + TU ; cœur ; vie ; nuit ; jour ; temps ; partir ; revenir ; toujours ; jamais ; encore ; lumière ; monde ; absence ; bras ; rêve ; une petite catastrophe sentimentale ; puis réparation ; et surtout un refrain qui doit donner envie de lever très lentement un bras vers le plafond avant une modulation d’un demi-ton.

Voici le spécimen (NDR : il y a plus affiné plus bas) : 

LÀ OÙ REVIENT LE JOUR

J’ai laissé la fenêtre ouverte
Comme on attend quelqu’un longtemps,
Et la nuit s’est posée, déserte,
Sur les heures et sur le vent.
Je croyais connaître l’absence,
Je croyais savoir dire adieu,
Mais ton silence a la puissance
De tout recommencer dans mes yeux.

Et si le temps
Nous prend nos rêves un à un,
Il reste au fond de moi
Quelque chose qu’il ne prend pas.

Car tant que mon cœur saura ton nom,
Tant qu’une lumière ira jusqu’à nous,
Même si la nuit efface l’horizon,
Je retrouverai le chemin jusqu’à toi.
Et si demain nous sépare toujours,
Si le monde oublie ce que nous étions,
J’aimerai assez fort, assez loin, assez longtemps
Pour que revienne le jour.

J’ai traversé d’autres visages,
D’autres saisons, d’autres matins,
Mais chaque détour du voyage
Me ramenait vers tes deux mains.
On dit que tout finit peut-être,
Que rien ne reste après le temps,
Mais il suffit parfois d’une fenêtre
Pour revoir la lumière d’avant.

Et si la vie
Nous apprend à nous perdre un peu,
Je garde encore en moi
Ce que je n’ai jamais perdu de toi.

Car tant que mon cœur saura ton nom,
Tant qu’une lumière ira jusqu’à nous,
Même si la nuit efface l’horizon,
Je retrouverai le chemin jusqu’à toi.
Et si demain nous sépare toujours,
Si le monde oublie ce que nous étions,
J’aimerai assez fort, assez loin, assez longtemps
Pour que revienne le jour.

PONT

Je n’ai plus peur de la distance,
Ni des années, ni des départs.
L’amour n’est peut-être qu’une chance
Qui continue quelque part.

Alors reviens —
Ou ne reviens pas.
Je sais maintenant
Que ce qui vit en moi
Va plus loin que toi.

DERNIER REFRAIN

Car tant que mon cœur saura ton nom,
Tant qu’une lumière ira jusqu’à nous,
Même au bout de la nuit, même au bout du monde,
Je porterai ce qui demeure de nous.
Et si demain devient notre toujours,
Si tout disparaît autour de moi,
J’aimerai assez fort, assez loin, assez longtemps…

Pour que revienne…

Pour que revienne…

le jour.

La dernière ligne réclame naturellement trois secondes de silence, une batterie qui revient, vingt violons et un changement de tonalité. Mais surtout, je crois qu’il y a derrière ta question un exercice beaucoup plus savoureux à réaliser : établir réellement le « génome textuel Céline Dion » à partir d’un corpus nettoyé. On pourrait obtenir les 50 substantifs, verbes, adjectifs et adverbes les plus fréquents séparément en français et en anglais ; les couples de mots les plus fréquents ; les champs lexicaux ; la proportion de je/tu/nous/il/elle ; les mots spécifiquement surreprésentés par rapport à la chanson populaire ordinaire ; puis produire une chanson utilisant, par exemple, uniquement les 100 ou 200 mots lexicaux les plus fréquents de son répertoire. Là, nous ne serions plus dans l’impression : nous fabriquerions littéralement la moyenne mathématique de Céline Dion.

Je ne voulais pas brûler davantage de tokens… et puis si, je lui ai finalement demandé tout de même ce continuer à affiner :
Tu me disais : « établir réellement le « génome textuel Céline Dion » à partir d’un corpus nettoyé. On pourrait obtenir les 50 substantifs, verbes, adjectifs et adverbes les plus fréquents séparément en français et en anglais ; les couples de mots les plus fréquents ; les champs lexicaux ; la proportion de je/tu/nous/il/elle ; les mots spécifiquement surreprésentés par rapport à la chanson populaire ordinaire ; puis produire une chanson utilisant, par exemple, uniquement les 100 ou 200 mots lexicaux les plus fréquents de son répertoire. Là, nous ne serions plus dans l’impression : nous fabriquerions littéralement la moyenne mathématique de Céline Dion. ».
Je ne voulais pas pousser la plaisanterie exploratoire plus loin, mais je me dis que si c’est possible pour toi, allons-y…

Réponse de ChatGPT+ (qui a mis 4 minutes 44 secondes à explorer un fichier de 2,77 Mo de mots et à répondre) : 

Oui. J’ai poussé l’expérience assez loin pour qu’elle cesse d’être seulement une plaisanterie et commence à ressembler à une petite étude de stylométrie. Elle produit déjà un résultat assez net : le “génome Céline Dion” existe moins dans quelques mots fétiches que dans une combinaison extrêmement stable de personnes grammaticales, de temporalité, de distance et d’intensification affective. Il faut simplement distinguer les données que je peux chiffrer exactement de celles pour lesquelles je dispose d’un corpus substantiel mais pas encore d’un dépouillement intégral calculable. Je préfère cette distinction à un faux tableau de fréquences trop beau pour être vrai.

1. Le corpus : nous avons mieux que quelques chansons choisies au hasard
J’ai trouvé un corpus public constitué à partir de Genius comprenant 150 chansons de Céline Dion. Le programme qui l’a produit demandait 150 chansons par artiste, excluait explicitement les versions portant notamment les mentions « Remix » et « Live », puis le traitement en R mettait les textes en minuscules, les tokenisait et éliminait les mots-outils pour l’analyse lexicale. Le JSON Céline Dion pèse 2,77 Mo. Ce n’est pas pour autant « l’intégrale Céline Dion ». Il y a un biais Genius, un biais vers les titres bien indexés, et le français est moins représenté que l’anglais. Pour une édition scientifique du Corpus Dionicum Maximum, il faudrait compléter avec la discographie officielle et dédoublonner les reprises, adaptations, traductions et versions alternatives. Mais 150 chansons, c’est déjà suffisamment large pour que les constantes ne soient plus anecdotiques.

2. Première découverte : Céline Dion habite presque exclusivement entre JE et TU

Nous avons ici une étude indépendante particulièrement utile, réalisée sur 30 chansons anglophones de Céline Dion sélectionnées aléatoirement.
Voici quelques chiffres publiés :

Forme Occurrences
you 500
I 443
me 140
my 119
your 78
we 23
him 17
myself 14
yourself 14
her 12
his 8
us 8
he 6
she 5
yours 4
hers 2
its 2
mine 1
they 1
them 1

Il y a d’ailleurs une petite coquille dans l’article : les auteurs annoncent 1 489 occurrences, alors que l’addition des chiffres qu’ils donnent aboutit à 1 497. Pour mes calculs ci-dessous, je prends donc leurs données détaillées et non leur total annoncé.

En regroupant :

Personne Occurrences Part
1re personne : I/me/my/we/us… 748 50,0 %
2e personne : you/your… 596 39,8 %
3e personne : he/she/it/they… 153 10,2 %

Autrement dit :

89,8 % de toutes les références personnelles appartiennent au couple JE + TU.

Et même le « nous » est pauvre : seulement 31 occurrences pour we + us, contre 717 pour les formes de première personne singulière. Cela donne une première formule étonnamment précise : Céline Dion ne raconte généralement pas le monde. Elle installe deux personnes dans le monde, puis retire le monde autour d’elles.
Le dispositif énonciatif moyen n’est donc pas : Il lui est arrivé quelque chose… Mais : Je te parle de ce que tu me fais, de ce que je ressens, de ce qui nous sépare et de ce qui me rattache à toi. Même you dépasse I : 500 contre 443. Le destinataire est presque aussi important — et même lexicalement davantage — que celle qui parle.

3. Mais ce n’est pas encore la « signature Céline »

Car voilà le piège : I, you et love sont omniprésents dans toute la chanson populaire. Dans un autre corpus de chansons romantiques, les mots les plus fréquents sont justement you, me et I. Un vaste corpus anglophone de paroles fait également ressortir parmi les mots lexicaux dominants love, time, feel, baby, yeah, heart. Le corpus de 635 chansons étudié dans une thèse sur le vocabulaire de la pop confirme en outre à quel point la langue des chansons repose sur un petit fonds lexical : les 1 000 familles de mots les plus fréquentes couvrent près de 90 % de tous les mots employés. Donc : love + heart + I + you ≠ Céline Dion. C’est de la soupe primordiale pop. La singularité apparaît dans la manière de combiner ces ingrédients.

4. Le véritable génome : six chromosome
À partir du corpus, des chansons officielles, des études disponibles et de leur comparaison avec la pop courante, je proposerais maintenant six composantes.

A. Le chromosome dyadique : JE ↔ TU
C’est le plus massif. Le monde est réduit à une relation. Les tiers ont peu de consistance. Les personnages secondaires sont rares. Les lieux sont volontiers symboliques plutôt que documentaires. La chanson célinienne moyenne possède donc une architecture de chambre d’écho : je → toi → moi → toi → nous impossible → moi → toi.

B. Le chromosome temporel : ENCORE / TOUJOURS / JAMAIS
L’amour n’est pas simplement un sentiment : c’est une expérience de durée. D’où l’extraordinaire rentabilité de mots tels que : again, still, always, never, forever, time, day, night et, en français : encore, toujours, jamais, temps, jour, nuit, demain, hier. Le sentiment est constamment soumis à une question :
Combien de temps cela peut-il durer ? Réponse habituelle : Plus longtemps que tout le reste.
C’est probablement le trait que j’avais insuffisamment souligné dans ma première réponse. La chanson célinienne n’est pas seulement amoureuse : elle est chronométriquement amoureuse.

C. Le chromosome spatial : LOIN ↔ PRÈS
Le couple temporel reçoit son équivalent géographique : far / near ; away / here ; leave / return ; go / come ; distance / home et : loin / près ; partir / revenir ; ailleurs / ici ; route / chemin. L’être aimé est très souvent soumis à une sorte de mauvaise géométrie : il est trop loin, il s’en va, il n’est plus là, il faut le retrouver, l’attendre, le rejoindre, ou découvrir qu’en dépit de la distance il demeure intérieurement présent.
C’est pourquoi Titanic fut presque chimiquement destiné à rencontrer Céline Dion : distance + séparation + disparition + persistance + cœur + éternité. Le scénario était déjà une chanson de Céline Dion avant qu’on écrive la chanson.

D. Le chromosome anatomique
Le corps célinien est remarquablement peu compliqué. Il comprend principalement :

heart / cœur
eyes / yeux
arms / bras
hands / mains
voice / voix
éventuellement tears / larmes.

Ces organes ont des fonctions symboliques très spécialisées :

  • le cœur sait et persiste ;
  • les yeux reconnaissent et pleurent ;
  • les bras accueillent ou manquent ;
  • les mains retiennent ;
  • la voix appelle ;
  • les larmes attestent qu’une émotion est suffisamment importante.

Le foie n’a aucune chance.

E. Le chromosome de l’absolu
La chanson moyenne ne raffole pas du modéré. Ses mots naturels sont : all, every, never, always, forever, only, more ou : tout, jamais, toujours, encore, seul, plus. Le procédé est capital. Il transforme une situation privée en événement cosmologique.
« Tu me manques » est une information.
« Je t’aimerai toujours » est déjà une chanson.
« Même si le monde disparaît, je t’aimerai encore » appelle un orchestre.

F. Le chromosome réparateur
Enfin, et c’est peut-être le trait le plus intéressant, la catastrophe n’est presque jamais le point d’arrivée. Elle fournit l’énergie nécessaire à la remontée. Le corpus de 50 artistes analysé dans le projet Genius place d’ailleurs Céline Dion troisième artiste au sentiment lexical le plus positif, derrière Whitney Houston et Mary J. Blige. Il s’agit évidemment du résultat propre à ce corpus et à son dictionnaire de sentiments, mais il concorde remarquablement avec l’impression d’ensemble. Le mécanisme courant est donc : manque → douleur → doute → affirmation → dépassement. La chanson commence volontiers dans la nuit pour pouvoir inventer une raison d’allumer quelque chose avant le dernier refrain.

5. Le lexique célinien probable

Je ne vais pas appeler ce tableau « les 50 mots les plus fréquents », puisque je ne peux pas encore garantir leur classement numérique exact sur les 150 fichiers. Je peux en revanche parler de noyau lexical robuste : ce sont les familles qui apparaissent de façon récurrente dans le corpus et correspondent aux structures observées.

Anglais Français
love amour / aimer
heart cœur
life / live vie / vivre
time temps
dream rêve / rêver
world monde
night nuit
day jour
eyes yeux / regard
arms bras
hands mains
light lumière
tears larmes
way chemin
home maison / chez soi
hope espoir
soul âme
voice voix
feel sentir
know savoir
believe croire
want vouloir
need avoir besoin
give donner
take prendre
stay rester
leave partir
come venir / revenir
go aller / partir
find trouver
wait attendre
remember se souvenir
forget oublier
hold tenir / retenir
cry pleurer
forever toujours / éternellement
never jamais
always toujours
again encore
still encore / toujours
alone seul
together ensemble
far loin
near près
true vrai
strong fort
real réel / vrai
right juste
wrong faux / mal
tomorrow demain

Cela forme déjà un vocabulaire étonnamment autonome. On pourrait presque écrire quatre albums avec.

6. Ce que le français change

Ici, il faut absolument éviter de confondre Céline Dion interprète avec Céline Dion auteur. Le site officiel explique lui-même que Jean-Jacques Goldman a construit D’eux à partir de sa vie amoureuse, de sa personnalité et de sa vie d’artiste : Pour que tu m’aimes encore, Je sais pas, J’attendais, mais aussi Destin, etc. Et Goldman produit un déplacement considérable : davantage d’objets, de situations, d’actions quotidiennes, d’ellipses, de contradictions psychologiques. Sa langue est beaucoup moins « pur sentiment en suspension » que certaines grandes ballades internationales. C’est pourquoi je distinguerais désormais deux génomes :
Céline anglophone : sentiment → abstraction → amplification → résolution.
Céline francophone : sentiment → situation → comportement → paradoxe → résolution ou suspension.
C’est particulièrement sensible avec Goldman. Une analyse universitaire et musicologique récente de D’eux rappelle justement que cette collaboration modifie aussi sa manière d’interpréter et son rapport à une chanson française davantage ancrée dans le quotidien.

7. La formule de la Céline moyenne

À ce stade, je serais tenté de l’écrire presque algébriquement : C=(JE+TU)×(AMOUR) C = (JE + TU) \(AMOUR) auquel on ajoute : TEMPS+DISTANCE+ABSENCE TEMPS + DISTANCE + ABSENCE puis : CŒUR+NUIT+RÊVE+LARMES CŒUR + NUIT + RÊVE + LARMES et enfin l’opérateur décisif : TOUJOURS/JAMAIS/ENCORE TOUJOURS / JAMAIS / ENCORE ce qui produit : PERTE APPARENTE→PERMANENCE DU LIEN\{PERTE APPARENTE} \{PERMANENCE DU LIEN}
La Céline Dion moyenne pourrait donc se définir ainsi :Une première personne explique à une deuxième personne que, bien que le temps, la distance, la nuit, le monde et éventuellement la mort conspirent contre leur relation, le cœur dispose d’une juridiction supérieure.
Je crois que nous tenons là quelque chose.

8. Et la comparaison avec la pop ordinaire donne la partie la plus drôle

Le vocabulaire brut n’est finalement pas si distinctif. La pop, elle aussi, raffole de love, you, I, time, heart, feel. Des analyses à grande échelle montrent même que love, time, yeah, baby, life dominent plusieurs décennies de chansons. Donc la signature de Céline n’est pas : elle dit beaucoup « amour ». Elle ressemble davantage à ceci : elle prend le vocabulaire le plus banal de la chanson populaire et lui attribue systématiquement des dimensions métaphysiques. Le heart cesse d’être seulement amoureux : il devient organe de mémoire. Le time devient adversaire. Le night devient épreuve. Le light devient résolution. Le forever devient unité de mesure. Le you devient quasiment le seul habitant du monde.
C’est beaucoup plus précis — et beaucoup plus amusant — qu’un simple « elle chante l’amour ».

9. Tentons maintenant l’expérience de laboratoire
Je ne peux pas honnêtement prétendre que les mots ci-dessus constituent le top 100 statistique exact du corpus. Je vais donc faire une expérience légèrement différente mais contrôlée : employer uniquement, pour les mots lexicaux porteurs de sens, le noyau extrêmement conservateur que nous venons d’établir. Les articles, pronoms, prépositions, auxiliaires et conjonctions restent naturellement libres, sans quoi nous obtenons non une chanson mais un télégramme amoureux envoyé par Tarzan.
Je lui impose en outre notre génome : JE/TU dominant ; absence ; temps ; nuit ; cœur ; revenir ; lumière ; toujours/jamais/encore ; transformation finale positive. Et je m’interdis de reprendre une formulation reconnaissable d’une chanson existante. Voici donc non plus une « chanson qui ressemble vaguement à Céline Dion », mais notre premier organisme célinien synthétique

Le résultat est presque inquiétant : plus on réduit le vocabulaire, plus le spécimen devient plausible. C’est précisément ce que prédisent les études sur la faible diversité lexicale de la chanson populaire : les mots ne font pas seuls le texte ; ce sont leurs combinaisons, leur répétition et leur position dans la montée émotionnelle qui fabriquent l’identité. Et je crois que le meilleur résultat de cette petite enquête est finalement celui-ci :

Le mot moyen de Céline Dion est probablement “amour”.
La phrase moyenne est “je t’aime malgré X”.
Et X peut prendre presque toutes les valeurs : le temps, la distance, la peur, la nuit, le départ, le silence, le monde, la mort.

Voilà le véritable générateur.
Pour atteindre la plaisanterie scientifique dans sa forme parfaite, il ne manque désormais qu’une opération : récupérer le JSON brut (NDR : le fichier des mots) des 150 chansons dans un environnement où je puisse réellement le calculer, séparer automatiquement français et anglais, lemmatiser (1), étiqueter les catégories grammaticales et comparer chaque lemme à un corpus témoin de pop. On obtiendrait alors non seulement les fréquences exactes, mais un indice de « célinicité » pour chaque mot : ce qui permettrait de découvrir, par exemple, qu’un mot assez peu fréquent est néanmoins cinq ou dix fois plus célinien que dans la chanson moyenne. Ce serait beaucoup plus instructif que le simple palmarès des occurrences.

Ma réponse finale :
On va arrêter là cette étude qui est déjà très poussée. mes lecteurs ne vont pas se prendre la tête à ce point. Mais c’est un travail brillant et surtout très éclairant. Merci.

ChatGPT+ en rajoute une dernière fois en résumant :
Tu as raison : pour des lecteurs, il faut garder la trouvaille et abandonner l’appareil de laboratoire. Le noyau vraiment utile tient finalement en peu de choses : JE + TU, beaucoup de temps et de distance, un cœur qui refuse les verdicts du réel, puis les trois grands adverbes liturgiques — encore, toujours, jamais. Tout le reste peut rester en coulisses comme caution de la plaisanterie. Et la formule la plus réutilisable est sans doute celle-ci : « Je t’aime malgré X », où X peut être le temps, la nuit, le départ, le silence, le monde ou la mort. À elle seule, elle résume assez bien toute notre petite opération de distillation.

En tout cas, ça me donnerait presque envie de faire de même avec le corpus d’Indochine, qui est quand même, franchement, hein… Allez : bon concert de Céline Dion (il ne faudrait pas bouder son plaisir ni être blessé par tous ces gens aux postures culturellement élitaires qui ont l’air de mépriser le populaire, tout de même).


(1) En linguistique et en informatique textuelle, cela consiste à réduire les formes fléchies d’un mot (comme les conjugaisons de verbes, les pluriels ou les accords de genre) à leur racine lexicale unique.Par  exemple, le lemmatiser permet de transformer :
– Les verbes conjugués (chantentchanté) en leur infinitif (chanter).
– Les noms pluriels ou féminins (maisonspetites) en leur masculin singulier
Cette opération est essentielle pour l’
analyse de texte, l’indexation documentaire et le traitement automatique des langues, car elle permet de regrouper sémantiquement toutes les variations d’un même lexème.

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