Roman de Thelyson Orélien : on s’en fout de l’IA, c’est la critique qui déconne

Le roman de Thelyson Orélien n’est que le symptôme d’un marché du livre déconnant servi par des critiques feignasses … et l’IA ou pas : en fait, on s’en fout.

Dès le 16 août dernier (voir ci-contre), rien qu’à l’annonce du « roman de la rentrée » et de son sujet et de son auteur, soit trois jours avant sa parution, je pressentais qu’il y aurait un pataquès : j’y voyais un « blanchiment » (sans mauvais jeu de mot eu égard aux origines deThelyson Orélien, hein) des éditions Grasset bollorisées sortant d’une pleine tourmente : « Le roman du migrant, etc, vous voyez bien qu’on n’est pas comme vous dites chez Grasset. » En somme, une utilisation des « signes » envoyés par le livre et l’auteur ; laquelle aurait redoré l’image de la maison qui a fait partir Nora et quelques-uns de ses protégés (c’est raté).

Je me suis planté sur le « blanchiment » que je prophétisais, mais quand même, c’était le même symptôme de marché que je voudrais redire à cette occasion : la critique qui ne fait pas son boulot s’est tôt engouffrée dans le « profil trop beau pour être vrai » pour elle, sans s’attacher aux qualités littéraires du livre (*), s’accrochant en outre à l’argument tellement consensuel de la success story du migrant sans haine et sans rancœur ; et donc on s’est mis par angélisme et en réaction sans doute à l’époque pestilentielle et réactionnaire à le promouvoir sans vergogne (> lire ici sur Actualitté ce qu’avait soulevé bien avant un des rares critiques qui, lui, a fait son boulot : Fabrice Colin du Canard Enchaîné, le 19 août). Mais quid de la qualité littéraire de l’œuvre parmi 540 bouquins dont beaucoup sortis par des petits éditeurs sérieux, indépendant ou non ? : que dalle.

Au-delà de IA ou pas IA, plagiat ou pas plagiat (**) ce que dit cette affaire, c’est l’attitude depuis des décennies de la « critique promotionnelle » qui sans lire et sans ne plus s’attarder à des questions de qualité se contente de réagir pour un bouquin à son pitch et son aspect bankable dans les mêmes gesticulations que celles d’un soldat toxique du marketing. Gageons que l’attachée de presse de Grasset a aussi été efficace. J’imagine très bien pour l’avoir vécu quand j’étais journaliste : « C’est un bouquin incroyable. Une histoire dingue. Un auteur épatant. Faut absolument que t’en parles, chouchou. Tout le monde va adorer. c’est LE bouquin de la rentrée. Faut pas que tu te loupes. »

L’affaire Thelyson pour ce qui me concerne traduit donc ce qu’on peut déplorer depuis des lustres : 1- Panurgisme et paresse, sinon imposture, de la critique qui ne lit pas, ne fouine pas dans les centaines de bouquins déjà morts nés de chaque rentrée et se contente sous vernis intellectuel et du haut de sa chaire de faire ce qui ne sont que des recommandations d’achat à la va-vite, et les matraque 2- Panurgisme de la « grande » édition qui cherche le produit à vendre, le coup à faire, les prix à rafler, plutôt que des voix ou des récits originaux (> l’article d’Actualitté déjà cité plus haut explique la notion éclairante et évidente du « syndrome du déplacement du point de référence »).

Je suis en train de lire (presque fini) « Ce qui se joue » de Caroline Hinault  (Le Rouergue) : le symptôme est le même chez la critique. Tout le beau monde critiqueur ne parle que du fatum, la maladie qui atteint les enseignants devenant aphasiques qui est au centre du roman (du moins c’est le prétexte) : c’est rigolo comme idée, alors il faut lire ça. Or voilà : je découvre à sa lecture que ce livre est bien plus qu’un roman (je publierai un post prochainement à son sujet) : c’est aussi et surtout un manifeste, voire quelque part un pamphlet politique, des leçons d’humanité et de vie, des passions pour le langage et la littérature, une alerte sur la perte de la valeur des mots eux-mêmes (***) et par là disparition de la pensée et de la mé-construction des êtres ; le tout emballé avec force intelligence et malice. Je m’attendais en lisant les articles à une farce : c’est bien plus que cela. Tellement ! Caroline Hinault en lisant ce qu’on écrit à propos de son bouquin dérangeant (dans le bon sens du terme), j’en suis convaincu, doit se dire qu’aucun critique ne l’a lu. Pour ma part, j’en suis persuadé.

Enfin si Thelyson Orélien a utilisé l’IA, et qu’il peut nous montrer pour sortir de l’enfer mental qu’il doit vivre en ce moment tout le processus de création et comment il a pu écrire son roman : franchement, quel est le problème ? Et même s’il ne le prouve pas ? Ce n’est pas ChatGPT qui a décidé tout seul d’un coup de sortir un bouquin comme ci ou comme ça. Si Thelyson Orélien a piloté l’IA pour lui faire pondre ce qu’il voulait dire, de la façon qu’il voulait que ce soit, alors pour moi Thelyson Orélien est l’auteur — et on s’en fout de l’IA. Chez Pixar, on écrit des scénarios, dessine des personnages qui sont animés ensuite par ordinateur, des théories de compositeurs ont défilé à l’IRCAM, et personne n’interroge les innombrables ready made ineptes qui envahissent l’art contemporain. Mais ça, c’est un autre et large débat qui finira bien par être tranché après bien des cris d’orfraies. Pas grand monde n’est prêt à entendre cela.


(*) Roman que je n’ai toujours pas lu — pas envie, je m’attendais à de l’eau tiède ou du bluff, ou que ce soit survendu (gagné) — et conséquemment ne lirai vraiment pas.

(**) Il semblerait toutefois, car ça remonte de plus en plus, qu’avant même l’apparition de l’IA, cet auteur aurait pompé grave, si j’en crois cette édifiante newsletter québécoise).

(***) Et je suis très sensible à ce dernier point > la preuve.

Gif en haut : d’après une vidéo d’Haïti – CC – Benjamin Sprankle – Pexels video.

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