[Reco textes] La réaction de Christiane Taubira face à l’abstention de la France pour désigner l’esclavage des Africains comme plus grave crime contre l’humanité

Le texte ci-dessous a paru initialement > sur le blog de Christiane Taubira sur Médiapart ; Taubira qui est pour moi la Superbe au verbe incandescent. Je me permets de le reproduire ici, tant par admiration que parce qu’il devrait se répandre, être repris, diffusé, et ne pas disparaître sitôt publié dans les méandres du web. Parce que… quels mots, quelle voix, quelle force, quelle hauteur, quelle dignité !
Faites de même : reproduisez-le, diffusez-le !

[Un jour >  je suis allé là ; à Cape Coast, cauchemar absolu au Ghana (je suis allé aussi en République du Congo sur une des plages qui fut des pires lieux de déportation. > Et là aussi en Martinique sur la plage du Diamant…) : chaque fois, je ne m’en suis pas remis.]


 Esclavage : reconnaître la dette du crime contre l’humanité

Le 25 mars, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution déclarant la traite et l’esclavage racialisé des Africains plus grave crime contre l’humanité. Vingt-cinq ans après la loi qu’elle avait portée, Christiane Taubira s’étonne de l’abstention de la France.

par Christiane Taubira

Liquidons la part insignifiante de l’événement : les trois votes contre [États-Unis, Israël, Argentine].

Un temps viendra où les peuples de ces pays rompront avec ces Dirigeants qui ne se cachent pas d’être d’extrême-droite et d’en épouser les obsessions idéologiques, la rhétorique démagogique, la brutalité relationnelle, le goût pour la dévastation, la fascination pour les armes et la violence, la xénophobie, l’altérophobie. L’arrogance en prime. Plus que démesure : hors mesure. Au moins, ne font-ils pas semblant. Certes, quels désastres tout ce temps… ! Avec la complicité de ceux qui, comme les autorités françaises, font semblant de ne voir ni savoir ni comprendre. Néanmoins, ces trois votes sont insignifiants, au sens étymologique [1]. La surprise est plutôt qu’il n’y en ait que trois, et seulement ces trois-là.

Quant aux abstentions [la Grande-Bretagne et les pays de l’Union européenne, dont la France], elles comportent la caractéristique d’être composites, chargées de pusillanimité, de duplicité pour certaines, de frayeur cynique pour d’autres. Le vote du Représentant de la France, donc de la France, suinte un peu des trois. Quel recul ! Quelle indigence !

En septembre 2001, la France avait paradé à bon droit au Sommet de l’ONU à Durban en Afrique du Sud, fière de sa loi reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Il est vrai que le débat sur les réparations avait été esquivé. Il faisait l’objet d’un article de la proposition de loi. Cet article avait pu être maintenu jusqu’au bout des réunions hebdomadaires six mois durant, avant le débat public dans l’hémicycle ; et ce, malgré l’effroi un peu feint et tapageur de quelques historiens, la frousse simulée d’opposants rétifs, le désarroi de haut-fonctionnaires, conjugués à l’épouvante d’héritiers opulents, ceux-là mêmes qui bénéficient encore aujourd’hui des « réparations » octroyées par voie légale à leurs ancêtres esclavagistes. Le sort fatal fut scellé la veille du débat dans l’hémicycle, par une conjonction entre panique de Budgétaires affolés et posture de Députés zélés jouant les altruistes renonçants, sur le dos de cette génération dont le sort est encore scellé par les inégalités, les injustices, les discriminations systémiques, mécaniques ou délibérées.

Ouf, pensèrent-ils alors.

Pourtant, nul ne se débarrassera jamais, ja-mais, du sujet.

Car le crime contre l’humanité n’a ni mesure ni temporalité. Il est absolu. Il n’a nul besoin ni d’épithète ni de superlatif. Il tient à l’expulsion délibérée hors de la famille humaine. [2]

Et pour ce crime contre l’humanité, via la traite et l’esclavage, quel vertige quant à la durée, l’ampleur, la cruauté, la sophistication, les doctrines racialistes et racistes énoncées et professées, l’instrumentalisation de toutes les sciences, l’entremêlement d’institutions religieuses, publiques, sociales ; l’optimisation spatiale des cales de navires négriers, l’organisation du travail sur les plantations ; le brassage de métiers et de fortunes, y compris dans ces pays européens ne disposant pas de façade atlantique !

Dans tous les Droits : coutumier, positif, codifié, jurisprudentiel, dans tous les Droits, tout préjudice, délit, crime appelle réparation. C’est un principe juridique universel.

Que les effarouchés de la Réparation sachent qu’il n’est nul moyen d’évacuer cette légitime revendication. Elle est inusable. Les rédactions varieront. Elles prendront forme de Lois, Résolution, Pétition, Plaidoyer, thèses rigoureuses ; chansons à succès ; pièces de théâtre ; documentaires percutants ; fictions poignantes ; bandes dessinées et dessins animés… essais, romans, nouvelles, poèmes… Aucune esquive possible. Déjà des œuvres littéraires d’époque témoignaient de cette Histoire, parfois à l’insu de leurs auteurs. Elle ne se dissoudra pas.Le temps n’atténuera rien : il ne fera qu’attiser les impatiences.

Le crime contre l’humanité est Absolu, il est Irréparable, il est Imprescriptible.

Pour tout dire, la seule possible réparation eut lieu. Nos ancêtres s’en chargèrent. Par leurs résistances, leur résilience, leur inventivité, leur créativité… « bois d’ébène », « marchandise », « meubles », ils et elles réfutèrent, par leur comportement et leurs luttes, cette négation de leur humanité ; se propulsant sujets de droit, malgré le Code Noir, el Còdigo Negro… ; continuant à lutter, survivre, marronner, inventer, aimer, rire, chanter, danser même entravés.

Cet « Irréparable » crée un en-deçà : nul n’est en capacité de réparer, nul ne dispose ni des paroles à bonne hauteur et profondeur, ni des budgets. Tout est en deçà !

Il crée aussi un au-delà : l’ambition et la capacité de construire, à partir de cette expérience humaine totale, un monde commun, récusant ce monde artificiel et fourbe en noir et blanc. Les Réparations contemporaines dont il est question sont celles qui relèvent du principe juridique universel ; d’une éthique de la responsabilité ; des valeurs d’égalité et de solidarité.

Le monde dans lequel nous vivons, reste façonné par cette économie gloutonne et dévastatrice. Il peut le demeurer encore longtemps. L’inventaire est aisé à effectuer : des siècles de prédation, d’exploitation dans un univers plantationnaire, de viols impunis et de violence ingénieuse et sadique ; la déportation des corps ; l’extermination de langues et cultures ; la confiscation de territoires, une accumulation de capitaux, de biens fonciers, puis d’œuvres d’art, d’archives, de manuscrits et pièces précieuses… viendront ensuite les restes humains.

Il s’agit d’une dette sans terme et sans apurement possible. C’est faire acte de dignité que d’en convenir.

Quant aux puissances qui ont tiré profit de cette économie pilleuse et rapace, c’est l’occasion de rendre hommage à celles et ceux – il y en eut – qui, depuis ces métropoles spoliatrices, ont protesté contre ce commerce d’êtres humains, contre la corruption d’une économie fondée sur le rapt, la privation de liberté, les sévices corporels, le travail volé, l’injustice raciale.

Ces protestataires d’époque récusent le fallacieux argument de morale d’époque. Car « là où il n’y a pas de loi, il y a la conscience » selon Publius Syrius. En 1680, deux moines capucins [3] plaidaient pour que soit reconnu le droit des « esclaves » à réparation. Avant le Code Noir !

Comme Aimé Césaire, nous continuerons de « frapper le sol du pied nu de nos voix » [4].

Christiane Taubira
Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016)
Membre honoraire du Parlement

–––––

[1] Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 2022.
[2] Mireille Delmas-Marty et al., Le crime contre l’humanité, PUF, 2013.
[3] Epiphane de Moirans et Francisco José de Xaca, in Esclavage Réparation de Louis Sala-Molins, Lignes, 2014.
[4] Aimé Césaire, poème Perdition, in Les armes miraculeuses, Gallimard, 1946.


Illustration parue sur le blog original : Annonciation de Aimé Césaire, par Wifredo Lam ©DR

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